Lecture : Joël de Rosnay : « La révolte du pronétariat »

On change des biographies avec cet ouvrage de 2005 qui tente de théoriser la montée en puissance sur Internet du peuple, qui y trouve un moyen d’expression et d’organisation lui permettant de s’affranchir des médias existants. Joël de Rosnay a été chercheur au MIT et est le co-fondateur d’AgoraVox, c’est donc un sujet qu’il connaît plutôt bien. 2005 d’un point de vue informatique et web, c’est déjà très vieux, donc certaines informations ne sont plus d’actualité.

Mais le point de vue est intéressant, et il a le mérite d’être exhaustif. Il invite notamment les pouvoirs existants (politiques et médiatiques) à mieux considérer et écouter les pronétaires (terme bâti de la contraction de prolétaire et net), au lieu de rester sur leurs positions et s’accrocher à leur pouvoir en essayant de brider les outils.
Ce qu’ils semblent avoir compris depuis 2005, en ce qui concerne leur implication sur les réseaux – maintenant, de nombreux politiques et institutions communiquent sur Twitter et autres -. Mais pas du tout en ce qui concerne les règlementations sur les droits d’auteur, puisque HADOPI a été voté, alors que Joël de Rosnay invite plutôt à repenser complètement le droit intellectuel afin de s’adapter aux usages sans léser les ayant-droits.

Le site associé au livre, www.pronetariat.com, est toujours en ligne bien que plus très actif. On peut y télécharger l’ouvrage en version PDF.

Morceaux choisis :

C’est la base de la nouvelle nouvelle économie. Toute la création collective, en particulier le « logiciel libre » actuellement au coeur d’une bataille juridique, repose sur cette idée simple. Il vaut mieux toucher 10 centimes d’euro sur 10 millions de personnes attirées gratuitement sur un de ces sites fun, avec une marge de près de 90%, plutôt que 100 euros sur 10 000 clients convaincus à grand-peine par une publicité et un marketing coûteux, le tout pour en tirer une marge bénéficiaire de 20 à 30% au mieux…

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Le modèle actuel de la télévision est lié à un système de production, de distribution et de consommation. Son organisation est pyramidale : la diffusion s’effectue de « un vers beaucoup » (1VT), avec un mode de rémunération provenant principalement de la publicité, la part du financement public étant chaque fois plus marginale. Ce qui revient à envoyer des audiences vers des annonceurs plutôt que des contenus vers des audiences.

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Aujourd’hui, 41% du budget publicitaire des grands annonceurs sont consacrés à une publicité particulièrement ciblée, appelée nano- ou micro-advirtising. En d’autres termes, mieux vaut investir dans une publicité ciblée garantissant un rendement important sur une série de niches, avec des effets amplificateurs, plutôt que d' »arroser » massivement les foyers, juste avant le journal télévisé de 20 heures ou une émission en prime time, avec un spot qui sera noyé dans une marée d’autres spots vantant les mérites de dizaines d’autres produits.

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Les grandes entreprises, comme dans l’industrie pharmaceutique, créent un certain type de désinformation, par exemple en discréditant les propriétés de produits naturels connus pour diminuer la tension artérielle ou le taux de cholestérol afin de favoriser la vente des blockbusters, ces médicaments largement répandus qui génèrent des chiffres d’affaires de plusieurs dizaines de milliards de dollars (tranquillisants, somnifères, produits antihypertension ou anticholestérol…).

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Le pouvoir ne se partageant pas, les leaders jouent la montre, le réseau, les rapports de forces, pour tenter de rester au sommet de la pyramide. Ils ressentent tout naturellement la montée des nouveaux pouvoirs, et particulièrement celui des médias des masses, comme une menace, alors qu’il s’agit d’une forme d’expression démocratique, certes encore rudimentaire.

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Les médias traditionnels anglo-saxons font pourtant de cette séparation une loi, en particulier dans la sphère de la presse professionnelle. L’article doit dans un premier temps présenter scrupuleusement les faits puis, dans un second temps, il est permis de les commenter. Nous remarquerons à titre anecdotique que, dans la presse française, le style narratif polémique hérité de la Révolution reste très prégnant. Le goût intellectuel pour l’analyse, l’envie du journaliste de faire figure d’essayiste expliquent que les articles n’isolent pas toujours les faits du commentaire critique.

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On se souvient des débats passionnés au moment de l’arrivée des magnétoscopes. Ils annonçaient, pour Jack Valenti, le puissant patron de la MPAA, la fin du cinéma. Pourtant, aujourd’hui, les majors tirent une grande partie de leurs revenus de la vente de cassettes VHS et surtout de DVD. Même réaction des éditeurs face aux photocopieurs, qui allaient « tuer le livre ».

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Cette montée en puissance des pronétaires inquiète évidemment les entrepris de structure classique, avec leur hiérarchie rigide et leur système de commandement et de contrôle pyramidal. Elles doivent désormais compter avec des groupes de consommateurs qui non seulement décident de ce qu’ils veulent, mais parviennent même à le produire. Et leurs voix se font entendre. Ils n’ont plus besoin d’attendre que les journaux et magazines veuillent bien publier leurs lettres dans le courrier des lecteurs : ils expriment instantanément leurs opinions dans des blogs à l’influence croissante. On assiste ainsi à l’émergence d’une économie du peuple, par le peuple et pour le peuple.

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