Lecture : De La Célébrité, de Jean-Michel Espitallier, éditions 10/18

Ce petit livre ressort autant de l’essai que de la performance poétique, avec une mise en page inventive, ponctuée de citations, de noms d’anonymes, de listes (d’animaux célèbres, de gens devenus célèbres sans qu’on se souvienne de leurs visages, etc).

Le jeu permanent sur les mots peut lasser à force de systématisme, mais il révèle aussi des vérités sur la célébrité, ses mécanismes, ceux qui la recherchent et ceux qui l’ont atteinte, et notre attitude d’anonymes vis-à-vis de celle-ci.

Ludique et utile, donc.

Extraits :

Le fétichisme c’est quand l’objet accompagnant l’objet du désir devient l’objet du désir (objet du désur devenu désir de l’objet). Une sorte de prise de pouvoir du lampiste qui s’arrogerait sur-le-champ les fonctions de chef de gare. De la même façon, le fan s’intéresse généralement moins au jeu de son acteur préféré qu’à l’adresse de la clinique où doit accoucher sa cinquième femme.

Harcelées par les médias, traquées par leurs fans, les célébrités se voient contraintes de vivre dans une semi-clandestinité, seul moyen pour elles de préserver un semblant de vie normale. La normalité convoitée ne s’obtient désormais qu’en vivantdans l’anormalité, laquelle, précisément, s’auréole de mystère (voiture à vitres fumées, propriété entourée de miradors, enfants scolarisés dans des établissements bunkers, etc.).

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

Tout discours sur le caractère aliénant du show-business n’arrive pas à la cheville de la dimension narcotique et de la part de rêve que délivrent les stars, encore moins du bonheur, parfois du soutien, qu’elles nous procurent. Les célébrités sont des fétiches de l’aliénation.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

Les vedettes donnent naissance à des enfants normalement constitués, simplement le code génétique de leur talent inné est inscrit dans le carnet d’adresses de leurs parents.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

Les célébrités sont fantasmatiquement pourvues de tout ce que nous n’avons pas et, plus grave, de tout ce dont nous n’aurions pas besoin pour vivre heureux si nous ne savions pas que cela existe dans le monde des célébrités qui se donne pour un monde heureux.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

De même que les pauvres qui votent à droite le font pour se persuader qu’ils sont riches, de même les anonymes qui défendent bec et ongles leur idole le font pour se convaincre qu’ils sont célèbres.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

Voici une photo de Fanny Ardant prise au volant de sa voiture (une voiture de M. Tout-le-Monde). Ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette situation, c’est que Fanny Ardant y est vue partageant l’espace public, sortie (dessertie) de l’univers des stars hors duquel on n’ose l’imaginer. Ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette situation, c’est précisément qu’elle ne l’est pas. Le trouble dans lequel elle me plonge vient du fait qu’elle atteste la possibilité d’une rencontre fortuite. Or rencontrer une star dans une telle situation de banalité, et alors qu’elle n’est pas en situation d’être une star (donc après le turbin), tient du miracle. Et le miracle tient du sacré. Rencontrer une star en situation de banalité enchante la banalité. S’en approcher en vérifie l’éloignement.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

L’idolâtrie instaure une relation d’intimité, factice, virtuelle, aveugle, à sens unique, mais qui peut apporter consolation, stimulation, honneur trouvé ou retrouvé. Si j’ai peur de rencontrer mon idole c’est pace que l’adoration silencieuse que je lui témoigne et qu’elle me rend bien, fantasmatiquement, m’extirpe de la triste communauté des hommes et que la vérification qu’elle ne me reconnaîtra pas, parce qu’elle ne me connaît pas, me fera intégrer la triste communauté des fans (qui fait partie de la triste communauté des hommes).

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

J’ai un peu de mépris pour les admirateurs de Fanny Ardant, convaincu qu’elle partage ce mépris, ce qui nous rend, sur ce point, secrètement complices. Je raille la posture du fan, m’en dissocie, m’en scandalise. Je voudrais la protéger des intempestifs et des fâcheux, montrer mon affliction pour ses autres fans, moi qui, évidemment, ne suis pas un fan comme les autres.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s