Lecture : Brioche, par Caroline Vié

Brioche, par Caroline Vié, Editions JC Lattès

Ce roman est l’histoire d’une journaliste cinéma qui s’entiche d’un acteur pourtant pas très séduisant. Ce qui aurait pu n’être qu’un béguin sans conséquence prend des proportions dramatiques, parce que la narratrice n’aime rien d’autre. Elle donne pourtant l’impression d’être comblée, mais son métier jugé passionnant par ses proches, choisi par paresse, est décrit comme une séance infinie de lèche-bottes répétitif.

p49
Les vedettes semblaient se satisfaire de cette adulation de piètre qualité. Personne ne leur expliquait que leur présence n’est pas indispensable et qu’un professionnel un peu aguerri pourrait aussi bien écrire l’article sans elles, en faisant de surcroît l’économie des deux heures de retard qu’elles lui ont collées dans la vue pour cause de « repoudrage » de nez intempestif. Personne ne dit tout cela car les rédacteurs en chef dissimulent souvent des âmes de midinettes dans des corps de catcheurs.

Côté vie personnelle, pour satisfaire sa famille, elle a épousé un homme sans défaut apparent, mais à qui elle n’est guère attachée. Un fils engendré dans le même souci des conventions sociales ne lui inspire pas plus de grands sentiments. Elle s’occupe des deux avec soin, mais sans plus.

Au fil des pages, elle décrit la lente distanciation d’avec le réel, jusqu’au geste de trop.

p199
J’avais besoin de me fixer en pensant que, comme mon père, la fixette serait suffisante pour me satisfaire et que je n’avais pas besoin de réciprocité.

p200
A force de me regarder le nombril, de me pencher jusqu’au vertige sur mes raisons et sentiments, j’ai fini par tomber. J’ai bien essayé de me raccrocher aux bords, mais j’ai glissé sur les parois.

Avec un pitch pareil, un dramaturge aurait écrit un croisement entre Shark et Misery. Amélie Nothomb, à qui on pense forcément quand il s’agit de portrait de psychotique, en aurait tiré un roman plus malsain. Caroline Vié a choisi de le traiter sous forme de chick litt’ (littérature pour fille, à la Bridget Jones). Un bonbon acidulé étalé sur 200 pages, un peu tiré à la ligne, amusant, avec quelques passages comme ceux cités où elle s’essaie à de l’analyse psychologique.

Le portrait est assez précis pour toucher juste. On se demande à quel point il est proche de la réalité (auquel cas son mari et son fils pourront le trouver dérangeant).

J’imagine la possible genèse de ce roman : un réel béguin un peu trop encombrant dont l’auteur essaierait de se libérer en le tournant en farce. Parce qu’une simple histoire d’amour à sens unique, dans ce contexte, paraîtrait trop indigne à la narratrice au premier degré.

p102
Trop médiocre pour être ta femme, trop orgueilleuse pour être ta fan.

Pour lui donner un peu plus de chien sans tourner au pathos, l’auteur y ajoute de l’intensité dramatique en forçant le trait. Et pour éviter de sombrer dans le cliché façon Liaison Fatale ou Misery, donc, elle dédramatise avec une écriture très journalistique, à coup de jeux de mots, de tournures de phrases.

L’inconvénient de l’écriture journalistique de ce style, c’est que, comme les humoristes qui se risquent à l’écriture de scénario, ce qui est percutant et drôle en sketch devient un peu longuet étiré sur 1h30.

Restent quelques passages qui parleront à ceux et celles qui sont passés par des émotions similaires, en des circonstances différentes.

p99
Pour bien des gens, la beauté absolue reste une notion abstraite, une image sur papier galcé. Une figure de cire du musée Grévin, une chose qu’on n’approchera jamais que par fantasme interposé. Beaucoup s’en contentent, posent pour la photo en serrant le mannequin de Naomi Campbell ou de Bruce Willis dans leurs bras, sans même penser qu’ils existent vraiment en version carnée. Ils ne les verront jamais. Ils ne pourront jamais se comparer à l’injustice de la réalité. Car elle est là l’injustice, celle contre laquelle on ne peut pas lutter. En croisant régulièrement Halle Berry, Charlize Theron ou Gong Li, je me torturais silencieusement en me demandant à laquelle il m’aurait fallu ressembler pour te donner faim.

p143
Au fil du temps, j’ai appris à ne plus attendre le facteur. A comprendre que, quand quelqu’un dit « je promets », ce n’est pas un mensonge. Les gens le pensent le temps de le dire puis oublient tout aussi aisément. Une forme d’énurésie verbale, l’envie de lire la reconnaissance dans les yeux de leur vis-à-vis. Comme si les choses étaient déjà faites une fois qu’on a juré.

En restent également de bonnes petites piques contre un métier plus glamour en apparence qu’en réalité.

p145
Tu t’es arrêté de parler. De quoi? Je ne m’en souviens pas. Je n’écoutais pas. On s’en fout. J’ai recopié l’interview de Gwyneth Paltrow en changeant le nom et le sexe et tout le monde n’y a vu que du feu.

J’avoue qu’à l’époque où je lisais beaucoup de magazines de cinéma, il m’est souvent venu à l’idée de créer un générateur aléatoire d’articles sur des acteurs / actrices… Ca ne devrait pas être compliqué, il suffirait de rentrer le nom et l’âge du sujet, et le générateur irait se connecter à l’Internet Movie Database pour compléter l’article avec des connexions avec les réalisateurs et films de sa carrière. Le reste serait un mélange de formules toutes faites sur « Il n’hésite pas à briser son image », etc…

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