Dossier fan-fiction : 2) Fan-fiction et droits d’auteur

Tous les auteurs ne sont pas aussi tolérants sur l’usage, même non commercial, de leurs personnages. Certains auteurs à succès, comme Robin Hobb, Laurell K. Hamilton, Raymond Feist ou Terry Goodkind, se sont prononcés contre l’utilisation de leurs personnages par leurs fans. Cela se traduit par l’interdiction de publier des histoires utilisant leurs personnages sur les sites généralistes, comme Fanfiction.net. Néanmoins, il est impossible de contrôler tout ce qui est posté sur le web. La quantité de données est phénoménale, et une vie ne suffirait pas à tracer tous les contrevenants. Il en existe donc toujours, plus ou moins bien cachées. Il leur faut protéger leur contenu du visiteur lambda et des moteurs de recherche, ce qui diminue également leur audience. Rares sont les auteurs allant jusqu’à menacer de poursuites légales des fans ayant simplement posté des fan-fictions de leur cru sur Internet, mais le cas s’est vu. Plus le site est fourni et visité, et plus il a de chances de se voir remarquer des avocats.

C’est notamment ce qu’a fait Anne Rice, auteur des Chroniques des Vampires. Déjà culte depuis sa parution en 1973, le premier tome Entretien avec un Vampire a été porté à l’écran en 1994, par Neil Jordan, avec Tom Cruise et Brad Pitt dans les rôles principaux. Initialement, elle maintenait des rapports assez étroits avec ses fans, leur ouvrant même les portes d’une de ses maisons de la Nouvelle Orléans pour un bal masqué annuel. A la sortie du film, cependant, ses avocats se sont mis à envoyer des lettres de « cease and desist » (injonction de cessation d’activité sous peine de poursuites) aux les sites web les plus populaires diffusant des fan-fictions basées sur l’univers d’Anne Rice. La Twentieth Century Fox, quant à elle, qui distribuait le film, a aussi poursuivi ceux qui affichaient des images du film. Tenus bénévolement, incapables d’envisager un bras de fer judiciaire avec une maison d’édition et encore moins avec une multinationale du film, d’autant qu’effectivement ils étaient en infraction sur le copyright, la plupart de ces sites ont simplement fermé… Et avec eux les sites de fans d’Anne Rice en général.

A l’heure actuelle, il n’y a plus de site majeur de fans dédié à cet univers. Certes, on ne peut l’imputer uniquement à la chasse aux sorcières de cette période : le lectorat a vieilli, une partie est passée à autre chose. Anne Rice elle-même est passée par une phase où elle publiait sur son site web des messages légèrement coupés de la réalité. Ses derniers romans, racontant la biographie du Christ à la première personne, ne sont sans doute pas du goût de tous les fans de vampires qui constituaient la base de son lectorat. Elle s’est même mis aux histoires de loup-garou pour renouer avec le succès. Néanmoins, il est difficile d’exclure l’impact négatif sur les fans de menaces de poursuites légales, et de la disparition de sites qui, en proposant du matériau renouvelé plus souvent que les parutions officielles, permettaient aux fans de rester immergés dans le sujet. N’étant plus nourrie régulièrement, la passion s’est tarie. Les gens se sont tournés vers d’autres sujets ou d’autres auteurs, qui leur permettaient d’écrire et de se faire lire sans passer par la clandestinité.

Il y a quelques années, les maisons de production et d’édition faisaient également la chasse aux contrevenants en leur nom propre. La tendance générale actuelle est à la tolérance, tant que cela reste fait de manière non-lucrative, en précisant bien qu’il s’agit d’œuvres inspirées de l’original mais sans lien officiel avec elles, et que l’œuvre d’origine reste la propriété de ses auteurs. Certains éditeurs encouragent même les fan-fictions, à la fois pour ne pas froisser leur lectorat, et pour en tirer parti à travers la publicité gratuite qu’ils représentent. Certains en font même commerce : ainsi, aux USA, Paramount Pictures autorise la publication d’anthologies de fan-fictions dédiées à Star Trek chez les éditeurs Bantam Books et Pocket Books.

Beaucoup d’auteurs ont pris position pour déclarer qu’ils ne voyaient pas d’inconvénient majeur à l’usage de leurs personnages et de leurs univers. Terry Pratchett, auteur de la série de romans à succès du Disque-Monde (publiés en France par l’Atalante et en poche par Pocket), ajoute qu’il ne s’en soucie pas « tant que les gens ne le publient pas là où il peut tomber dessus ». Anne McCaffrey, auteur entre autres du cycle de Pern, après s’être fermement opposée durant des années à toute fan-fiction ou fan-art dérivée de son œuvre, a changé sa position en 2005. Elle avait néanmoins édicté sur son site officiel des règles qu’elle souhaite voir respecter, et sous lesquelles elle tolérait l’utilisation de ses personnages (jusqu’à son décès en 2011). Ces règles incluent notamment le fait que les fans ne doivent pas demander d’argent en échange.

Même les plus tolérants des auteurs précisent généralement ne pas lire de fan-fiction eux-mêmes, notamment pour éviter qu’un fan ne leur intente un procès s’ils venaient à publier un roman présentant des similitudes avec une fan-fiction (comme on le verra plus tard, être fan va souvent de pair avec un gros ego. Pour ceux chez qui ça se conjugue avec un léger décalage avec la réalité, ce n’est pas sans conséquences).

Quant aux éditeurs, ils commencent à prendre le phénomène au sérieux. Les lecteurs et auteurs de fan-fictions sont souvent de gros consommateurs de livres. Pour les jeunes surtout, ils sont aussi prescripteurs et peuvent contribuer à faire aimer la lecture à leurs camarades moins liseurs, en leur procurant aisément sur Internet des histoires courtes et déjà reliées à des univers dont ils sont fans, que ce soient les jeux vidéos, les séries télévisées ou les dessins animés.

Ainsi, Hachette a ouvert une section fan-fictions sur son site jeunesse, Lecture Academy. Ils y organisent des concours d’écriture de fan-fiction et de textes originaux, et y publient les histoires soumises par leurs jeunes lecteurs. C’est une façon de fidéliser le lectorat, tout en contribuant à rendre la lecture et l’écriture plus accessibles et plus ludiques, en surfant sur la vague des romans à succès destinés à la jeunesse comme Harry Potter et Twilight.

Aux Etats-Unis s’est créée l’Organization of Transformative Works, une association de défense des droits des fans en tant qu’auteurs eux-mêmes. Cette organisation milite pour faire autoriser les fan-fictions et autres « œuvres transformatives » (dérivées) au nom du « fair use ». Cette notion est liée au copyright aux USA, mais n’existe pas en France. On pourrait la comparer au droit actuel à la parodie, étendu à toute œuvre qui transforme suffisamment le matériau d’origine et y apporte une plus-value lui permettant de prétendre à un statut d’œuvre à part entière. Cette notion est assez subjective pour laisser la distinction à l’appréciation de chacun, et fait l’objet de débats continus. L’OTW s’est également associée à divers organismes pour promouvoir l’écriture à travers la fan-fiction, avec le concours de libraires, de bibliothèques etc. Elle encourage la critique constructive par l’intermédiaire des échanges entre auteurs et lecteurs (qui sont souvent à la fois l’un et l’autre).