River Phoenix – mon fantôme d’Halloween

Pour Halloween, on pense citrouilles, masques grimaçants et bonbons.

Ca me rappelle surtout River Phoenix.

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Parce qu’à l’époque où je l’ai découvert, peu après sa mort, Halloween n’était guère célébré en France. La grande distribution française n’avait pas encore trouvé le filon pour ajouter une grande nouba de consommation entre la rentrée des classes et Noël – Toussaint ne permettant pas de vendre grand-chose en dehors des chrysanthèmes. Et que donc les deux sont devenus liés dans mon esprit.

River Phoenix est né le 23 août 1970 à Madras (celui dans l’Oregon aux USA, et non en Inde, celui d’Inde ayant été rebaptisé Chennai de toute façon), et mort le 31 octobre 1993, le soir d’Halloween donc. Après une enfance errante avec ses parents et ses quatres frère et soeurs plus jeunes (dont Joaquin, l’acteur fétiche de James Gray, qui l’a dépassé en notoriété depuis), ils ont débarqué à Los Angeles pour faire carrière dans le show business. Repéré par Iris Burton, une sommité dans le monde des agents, il débute dans des pubs et des séries télé.

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Stand by Me

Son premier rôle dans Explorers de Joe Dante (Gremlins) aux côtés d’Ethan Hawke ne marquera guère les mémoires, mais il explose dans Stand By Me, adaptation d’une nouvelle de Stephen King par Rob Reiner. Ce qui devait être un petit film d’été sur 4 gamins à l’orée de l’adolescence devient un classique sur les amitiés de l’enfance et la confrontation avec le monde âpre des adultes. River est le chef de la bande, le plus âgé, le plus sage et celui qui tente d’échapper à un destin tout tracé de loser.

Par la suite, il joue une première fois avec Harrison Ford dans Mosquito Coast, de Peter Weir. Il incarne son fils et le narrateur de cette histoire de savant fou embarquant toute sa famille en Amazonie pour fuir le monde moderne, tout en espérant apporter les bienfaits de la civilisation aux « bons sauvages ». Un illuminé pétri de bonnes intentions qui virent au drame. Deuxième grand film.

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Mosquito Coast

William Richert avait écrit Jimmy Reardon d’après ses souvenirs d’adolescence, et voulait en faire une chronique douce-amère illustrée par les chansons de cette période. Les studios charcutent son film et changent la bande-son pour le transformer en teen movie classique. William Richert a présenté une version Director’s cut dans des festivals ces dernières années. River utilise ce film pour changer son image, gagnant quelques kilos de muscle pour montrer sa transition de l’enfance à l’adolescence.

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Jimmy Reardon

Il fait face à Sidney Poitier dans Little Nikita, dont le contexte a vieilli : il y joue un ado américain découvrant que ses parents sont en fait des agents du KGB « dormants » (infiltrés sous couverture d’Américains moyens en attendant de pouvoir être utiles).

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Little Nikita

Troisième grand film, sous la direction de Sidney Lumet : A bout de Course, avec Judd Hirsch et Christine Lahti. Il y est un ado obligé de changer d’identité avec ses parents régulièrement, car ils fuient la justice depuis que, étudiants idéalistes, ils ont fait sauter un labo pour protester contre la guerre du Vietnam, et qu’un gardien de nuit a été blessé par erreur dans l’attentat. Un film puissant et rare, récemment ressorti en France dans une copie neuve et qui depuis est parfois projeté en festival ou dans des cinémas d’art et d’essai – il a été projeté à la Villette cet été encore au cinéma en plein air. Les personnages sont décrits avec finesse et intelligence, chose qu’on ne voit plus si souvent. A 18 ans seulement, il sera nommé à l’Oscar du meilleur second rôle pour ce film.

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A bout de course

Il retrouve Harrison Ford dans le troisième volet d’Indiana Jones, sous la direction de Steven Spielberg. C’est un rôle court mais important : il joue Indy jeune en boy-scout déjà sauveur d’antiquités – « Sa place est dans un musée ». Il imite les mimiques d’Harrison Ford de façon déroutante.

Dans Je t’aime à te tuer, aimable pochade de Lawrence Kasdan, il joue un pizzaiolo enamouré de sa patronne, qu’il aide à se débarrasser de son mari multi-infidèle, qui se montre increvable. A côté d’un Kevin Kline cabot, il est secondé par Keanu Reeves et William Hurt en tueurs à gages de seconde zone, incompétents. Le QI moyen des personnages du film doit tourner autour de 60.

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Je t’aime à te tuer

Dogfight est un film méconnu de Nancy Savoca, qui se déroule au début de la guerre du Vietnam. Juste avant de partir au front, 4 soldats dont River se livrent à un jeu débile : ramener pour un genre de dîner de cons la fille la plus moche et cruche qu’ils trouveront. River jette son dévolu sur Lily Taylor (figure du cinéma indépendant), une serveuse qui bien évidemment va lui faire prendre conscience de son erreur. Sur un pitch qui paraît convenu, l’histoire est moins manichéenne et romantique qu’il n’y paraît. Il s’agit plus d’une rencontre humaine que d’une histoire d’amour. A ce titre, la fin, avec le retour d’un soldat déboussolé dans un pays qui le rejette, se passe de mots. Le film fait actuellement l’objet d’une adaptation au théatre aux USA, qui remporte de bonnes critiques.

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Dogfight

My own private Idaho est sans doute le film pour lequel River est encore le plus connu à ce jour. C’était un des premiers films de l’ère moderne où des acteurs « mainstream » jouaient des personnages engagés dans la prostitution homosexuelle. L’intrigue de cet objet filmique mal identifié et surréaliste de Gus Van Sant mélange drame réaliste sur les prostitués mâles et adaptation moderne du Roi Lear. Keanu Reeves y joue le fils du maire qui se prostitue pour contrarier son père, et River Phoenix un gamin des rues narcoleptique (qui s’endort sans raison en général au moment le moins opportun) à la recherche de l’identité de son père. River sera nommé pour plusieurs prix pour ce rôle, et emportera la coupe Volpi du prix d’interprétation au festival de Venise.

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My own private Idaho

Après ce tournage bricolé de film indépendant, River joue un rôle secondaire dans Les Experts (Sneakers), une grosse production hollywoodienne, sorte de Ocean’s Eleven avant l’heure. Autour de Robert Redford et (de nouveau) Sidney Poitier, une équipe de rebelles en froid avec la légalité est recrutée par l’armée pour récupérer un McGuffin des mains de l’ennemi de toujours de Robert Redford, qui menace la sécurité nationale. Pas son meilleur rôle ni son meilleur film.

Silent Tongue est une sorte de western fantastique assez étrange, écrit et réalisé par Sam Shepard. Le personnage de River est un jeune fermier du West un peu limité, à qui son père avait « acheté » une Indienne comme épouse. La jeune femme étant décédée, et le jeune veuf veillant sans répit près de sa dépouille, le père va chercher à acheter sa soeur pour la remplacer. Un film âpre et unique.

The Thing Called Love est le dernier film dont River a terminé le tournage, mais il est décédé avant que le film ne sorte. Ce qui n’a pas dopé son succès. Pourtant, le film est agréable à voir : il est centré sur le personnage de Samantha Mathis, une jeune chanteuse qui débarque à Nashville pour devenir chanteuse country. Elle devient amie avec d’autres aspirants chanteurs, dont Dermot Mulroney et Sandra Bullock, et un peu plus qu’amie avec le doué et ténébreux James (River, donc). Le film est l’occasion pour River de se montrer comme musicien et chanteur, et l’une des chansons qu’il interprète à l’écran est de lui, « Until now ».

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The thing called love

J’ai déjà longuement parlé de Dark Blood, son tout dernier film, inachevé, que j’ai la chance d’avoir vu lors de sa première projection publique.

Il devait aussi jouer le journaliste dans Entretien avec un Vampire, et Rimbaud dans le biopic d’Agnieszka Holland (rôle repris par Leonardo DiCaprio, qui a également repris son manteau de défenseur de l’écologie).
A cette filmographie courte mais bien remplie, et notamment traversée de nombre de grands réalisateurs et de plusieurs grands films, il faut ajouter les deux « carrières » parallèles de River. D’une part, né de parents hippies et idéalistes, il a tenté d’utiliser sa notoriété pour mettre en avant les nombreuses grandes causes qui lui tenaient à coeur. La famille tout entière était devenue végétalienne à leur retour d’Amérique du Sud – où les parents Phoenix étaient allés répandre la bonne parole avec la secte des Enfants de Dieu, avant de se détacher du mouvement pour cause de désaccords. Il a donc milité pour une alimentation sans viande, pour les droits des animaux, contre l’exploitation des forêts amazoniennes (il en aurait acheté plusieurs centaines d’hectares). Aujourd’hui encore, sa soeur Rain continue d’être active dans le domaine associatif, jouant dans des hôpitaux ou participant à des récoltes de fonds. Leur mère a créé en 2011 en Floride le River Phoenix Center for Peacebuilding, qui lutte contre la violence à l’école notamment.

D’autre part, il était connu pour passer beaucoup de temps avec sa guitare, à composer des chansons en permanence. Installé à Gainesville, une ville étudiante de Floride avec une forte scène musicale à l’époque, il y a monté un groupe avec sa soeur Rain et des musiciens du coin, Aleka’s Attic. Ils ont fait des concerts sur les campus en Floride, et ont également participé à des concerts de charité pour récolter des fonds pour la défense des animaux. Il avait même signé un contrat de deux ans avec Island Records pour enregistrer un album, mais du fait de l’emploi du temps chargé de River côté cinéma, l’album n’a jamais vu le jour. River et Rain ont continué à travailler sur l’album en studio durant l’été 1993. Mais le tournage de Dark Blood a interrompu l’enregistrement – définitivement.

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Peu avant Halloween, l’équipe du film Dark Blood était revenue de Salt Lake City où se tournaient les scènes en extérieur, pour filmer la suite à Los Angeles. Le samedi soir du 30 octobre 1993, River est parti faire la fête au Viper Room, où devaient jouer ses amis des Red Hot Chili Peppers, avec sa soeur Rain et son frère Joaquin, ainsi que sa petite amie Samantha Mathis. Dans la soirée, il s’est senti mal et est sorti de la boîte. Pris de convulsions, il s’effondre sur le trottoir. Son jeune frère appelle les urgences pour demander une ambulance. A 2h du matin, il était déclaré mort. L’autopsie révèlera une overdose de plusieurs drogues. La première surprise passée, des voix se feront entendre pour dire que malgré ses prises de position publiques contre la drogue, River n’était pas étranger à la consommation. A contrario, les réalisateurs de ses derniers films signaleront être relativement sûrs qu’il n’avait rien pris durant tout le tournage, sauf un jour ou deux où il se comporta bizarrement.

Les lecteurs réguliers du blog auront remarqué que je ne rate pas une occasion de parler de lui. Si j’ai voulu, initialement, dédier ce blog à la « culture » fan et aux comportements associés (fanworks, etc, mais aussi en sens inverse la façon dont les artistes s’adressent à leurs fans), c’est parce que je suis moi-même fan et que je trouve le sujet passionnant et souvent mal traité (du moins en France. Aux USA, le très sérieux professeur Henry Jenkins du MIT est une sommité de l’étude sociologique du fan).

Je ne sais pas si je suis fan de River, vu que mon intérêt pour lui ne s’explique qu’en petite partie par sa filmographie – même si je la trouve globalement réussie et relève de choix intéressants. Par exemple, pour My Own Private Idaho, Iris Burton, la directrice de l’agence dont il dépendait, ne voulait pas qu’il le tourne, et a refusé deux fois de lui transmettre le script. C’est Keanu Reeves, qui l’avait reçu et était intéressé, qui a traversé les USA à moto pour le lui donner en mains propres (je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître : les emails n’existaient pas), et ils se sont mis d’accord ensemble pour le tourner ensemble – au vu du sujet et des scènes à jouer, je suppose qu’ils préféraient savoir qu’ils auraient au moins un allié connu sur le tournage.

Vu aussi que j’ai du mal à idolâtrer, ayant trop tendance à me méfier de l’idolâtrie par principe. Par contre, quand je l’ai découvert par le petit bout de la lorgnette, il m’a fasciné, et j’ai commencé à creuser. Et comme les morceaux que je trouvais ne collaient pas ensemble, j’ai continué à creuser pour arriver à comprendre.

Jusqu’à arrêter de creuser parce que je me suis rendue compte que ne pouvant m’adresser directement à la source pour me renseigner, faute de dons médiumniques, je devais me fier à des informations publiques qui ne sont, par définition (du moins l’ai-je découvert en les croisant), pas fiables. Entre ceux qui mentent pour se protéger, ceux qui mentent par intérêt, les médias qui mentent parce qu’ils préfèrent une belle histoire à la vérité, et ceux qui se trompent parce qu’ils ne vérifient pas leurs sources… c’est peine perdue.

Et quand une des premières choses que j’ai lues sur River était son admission qu’il avait souvent menti en interview, entre autres parce qu’il se figurait que vu que les journalistes déformaient la réalité quand ils parlaient de lui, peut-être qu’ils imprimeraient la vérité s’il mentait.

Mais comme pourrait le dire son personnage dans My Own Private Idaho, « it’s not the destination it’s the journey ». Ce n’est pas la destination qui compte, c’est le voyage. C’est à dire que très égoïstement, je suis fan parce que j’y trouve mon compte. River a été le point de départ de mon exploration du monde du cinéma et de la scène indépendante US. J’ai appris beaucoup dans des domaines très variés par son intermédiaire, et quand je vois les tout jeunes fans sur Tumblr qui le découvrent et font de même, alors qu’ils n’étaient pas nés quand il est mort et que ses films commencent à vieillir, je me dis qu’il y a là autre chose que la simple fascination pour ceux qui meurent jeunes.

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2 réflexions au sujet de « River Phoenix – mon fantôme d’Halloween »

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