Nostalgeek (2) : fan de mangas avant Internet

Parce que les jeunes, ils nous croivent pas quand on leur raconte, la vie c’était plus dur avant! Pour Noël, on avait une orange et deux papillotes, et encore, les années fastes! Et pour aller à l’école, on marchait 3 km dans la neige, en sabots, mais pas tous les jours, pour pas les user trop!

Enfin j’exagère un peu… Mais en tout cas, être fan de mangas dans les années 80-90, c’était autrement plus compliqué que de nos jours. Pour deux bonnes raisons : primo, Internet n’existait pas. Secundo, comme je le racontais précédemment, au niveau médias on était beaucoup plus limité : 3 chaînes de télé avant 1984, date de création de Canal +, à laquelle quelques autres se sont ajoutées au fil des ans, dont l’éphémère 5 de Silvio Berlusconi.

Donc les « mangas », en fait, au début on ne connaissait même pas le terme. On regardait des séries et dessins animés à la télévision, dans Récré A2, sur une chaîne qu’on n’appelait pas encore France 2 mais Antenne 2 (la deuxième chaîne nationale). Et on ignorait de quel pays ils venaient. Je n’ai appris qu’il y a peu que Zora la Rousse, par exemple, était une co-production germano-hélvético-yougoslave (encore une chose que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, tiens : la Yougoslavie).

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On avait quelques indices cependant : si c’était concon et/ou bien-pensant avec des rires enregistrés, c’était généralement américain. Si c’était éducatif, c’était une co-production française (les Mystérieuses Cités d’Or, Ulysse 31, Il était une fois…). Bien-pensant et mou du genou avec une bande-son répétitive, une production 100% française cocorico (avec animation faite à l’étranger parfois mais on évitait de le dire parce que bon, ce ,n’était « que » l’animation, une broutille quoi). Et si c’était plein de magie et d’aventures ou de mélodrame, sans édulcoration mais au contraire grandiloquent, c’était souvent japonais.

Pour une gamine comme moi portée sur la science-fiction et le fantastique, le beau, la nouveauté et la morale non manichéenne, l’esthétique japonaise, leurs codes narratifs si différents des occidentaux, et leur joyeux éclectisme dans la création pour enfants ou ados a vite fait la différence. Ah, les beaux personnages de Shingo Araki pour Goldorak! Les aventures échevelées de Lady Oscar! Les périples intergalactiques d’Albator ou les héroïnes sexy de Cobra! Encore que, soyons chauvins : les co-productions avant que les dessins animés japonais aient mauvaise presse restent parmi les plus réussies des séries de l’époque (les Cités d’Or et Ulysse 31).

Et puis, Dorothée a pris ses quartiers sur TF1 à la privatisation de la chaîne, avec sa bande mais sans les séries laissées à Antenne 2. Pour remplir ses 3115h de programmes hebdomadaires à bas prix, le producteur Jean-Luc Azoulay, ayant remarqué que les dessins animés japonais marchaient bien, est allé acheter la moitié du catalogue de la Toei Animation pour le diffuser dans le Club Dorothée. Devant nos yeux ébahis, ce fut un défilé de Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball, Georgie, puis Sailor Moon et j’en passe… Bon, rétrospectivement, tout n’était pas de très bon niveau. Il y avait même de grosses daubes dans le lot, même à l’époque je m’en rendais compte. Mais le Japon avait l’avantage sur les productions franco-françaises de savoir insuffler du rythme à leurs dessins animés, et du dynamisme aux graphismes. Depuis, la France a rattrapé son retard dans le domaine, et c’est tant mieux.

Ensuite, Silvio Berlusconi a déboulé avec sa cinquième chaîne à paillettes, à grand renfort de racolage facile. Etant une chaîne commerciale et non nationale, sans obligation morale ou contractuelle donc à être éthique et instructif, il a lui aussi dévalisé le marché japonais pour ses programmes jeunesse. C’était d’autant plus facile qu’il en diffusait déjà sur ses chaînes en Italie, afin de rapidement y gagner en audience. Ca ne suffira pas à empêcher la chaîne de couler, mais pendant quelques années, on a pu voir grâce à lui Princesse Sarah, Olive et Tom, Jeanne et Serge et autres séries cultes. C’est à peu près la seule chose à porter à son crédit…

Oui, je customisais mes jaquettes de DVD quand elles étaient trop moches...

Oui, je customisais mes jaquettes de DVD quand elles étaient trop moches…

Puis, Ségolène Royal a fait de la lutte contre les dessins animés japonais violents son cheval de bataille, pour se faire un nom auprès du grand public sans trop prendre de risques, vu que l’ennemi était loin et se fichait de son avis. TF1 a réagi en mettant en place un comité de censure (appelons les choses par leur nom, même si officiellement c’était un conseil de psychologues et assimilés), et en suivant scrupuleusement leurs recommandations : les épisodes ont raccourci à chaque diffusion, les effusions de sang et scènes équivoques ou violentes étant peu à peu sabrées. Cela n’a pas atteint que les dessins animés : même la série américaine Angel (avec David Boreanaz de Bones), narrant les aventures « monster of the week » d’un vampire doté d’une âme traquant les démons, diffusée plus récemment le samedi après-midi, heure de grande écoute, se retrouvait amputée de scènes clés sans que ça dérange qui que ce soit parmi les intellectuels défenseurs de la création artistique. Pour toucher des subventions pour financer des trucs que personne ne regarde, il y a du monde. Pour s’inquiéter de la censure sur des médias méprisés, il n’y a plus personne.

De toute façon, rien n’a pu calmer la furie des associations auto-proclamées de défense des enfants : ni versions tronquées, ni traductions édulcorées. Comme par exemple les blagounettes Carambar dans le doublage de Ken le Survivant, où avant que sa tête n’explose en une gerbe de sang, le méchant ironisait sur l’école « Hokuto de cuisine », « Hokuto de boucher », etc… (plus tard, on n’avait plus droit qu’à la blague et à une ellipse dramatique, la gerbe de sang étant coupée au montage). Ou les blagues graveleuses du détective Nicky Larson, queutard invétéré qui tentait toujours d’inviter ses jolies clientes à le suivre dans des love hotels (hôtels à très courte durée pour les relations sexuelles, pas forcément tarifées ou adultères d’ailleurs, vu qu’au Japon la place manque, les couples légitimes aussi les utilisent pour avoir un peu d’intimité), transformés dans la version française en « restaurants japonais ». Ou les vilains collés-serrés de Sailor Moon, Zoisite et Kunzite, dont la traduction a fait des frères pour expliquer leurs chastes démonstrations d’affection, alors que c’était simplement un couple homosexuel.

Remarquez bien, la censure avait commencé plus tôt dans Récré A2, à cause du tollé créé par la mort accidentelle du petit Anthony dans Candy, source de bien des pleurs dans les chaumières. Aussi la VF, ni une ni deux, fut amendée pour dire qu’Anthony n’avait été que blessé, et qu’il était en convalescence dans un hôpital quelque part. Ceci, tout au long de la série, à chaque fois que Candy, l’oeil plein de larmes, se souvenait de son amour d’enfance. De même, dans la version japonaise de Lady Oscar, tout le monde à la cour sait que le capitaine de la garde royale Oscar de Jarjayes est une femme qui s’habille en homme. Dans la version française, les nobles dames de la cour admirent tout autant sa prestance que dans la version originale, mais comme elles sont censées croire que c’est un homme, la morale est sauve.

Même Nausicaa de la Vallée du Vent, depuis reconnu comme un chef d’oeuvre de Hayao Miyazaki, n’a pas échappé aux ciseaux vengeurs des éditeurs de l’époque : la version remontée et diffusée en vidéo dans le commerce par un distributeur américain est nettement plus courte que l’originale (d’une bonne demi-heure). C’est que ma brave dame, les éditeurs savent mieux que le public ce qui est bon pour lui, alors un film pour enfant, même sur cassette vidéo, il ne faut pas que ça dure plus d’une heure et demie… (et après on s’étonne que notre génération fasse preuve d’une confiance toute modérée envers les médias).

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2 réflexions au sujet de « Nostalgeek (2) : fan de mangas avant Internet »

  1. Bon, je me dois de commenter ici aussi 😛
    Quand Internet est arrivé chez moi au début des années 2000, que j’ai pu avoir accès aux anime en version originale, que j’ai découvert que :
    – Nicky Larson s’appelle Saeba Ryō
    – non, Saeba Ryō ne veut pas juste dîner avec ses clientes
    – non, Sailor Uranus ne s’appelle pas Frédérique mais Haruka
    – oui, Sailor Uranus est une fille
    bref… ce genre de choses… Je me suis sacrément sentie trahie. On m’a donc menti pendant toutes ces années ? Pire, on m’a prise pour une idiote !

    • J’étais un peu plus vieille. Du coup, certains mensonges ne me trompaient plus… Sailor Uranus ou les « restaurants japonais » de Nicky Larson par exemple.
      Mais pour tout dire, je n’avais en théorie plus du tout l’âge de regarder le Club Dorothée. (je l’ai toujours regardé juste parce que c’était à l’époque la seule source de dessins animés japonais. Vers la fin, je l’enregistrais pour passer les pubs et les rubriques des animateurs en accéléré et ne regarder que les 2-3 séries qui me plaisaient…).
      Donc même si je trouvais cette censure débile, je comprenais que c’était à cause du public visé. J’aurais juste préféré qu’ils se décident à créer une case de diffusions de dessins animés en visant les ados ou les adultes. Comme ça on aurait échappé à la censure.

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