Lecture : Peter Pan, le roman de J.M. Barrie

Pour voir si je n’avais pas raté des références, si certains reproches que je faisais au Pan de Joe Wright ne venaient pas en fait de l’original, j’ai exhumé ma vieille édition de Peter Pan (l’original de J.M. Barrie) et sa traduction datée. Argument en faveur du film : le roman mentionne bien Barbe-Noire. Mais juste pour dire que Crochet était son bosco. Il y est aussi fait beaucoup référence au pirate Barbecue, ce que je pensais être une erreur de traduction, mais en fait c’était apparemment (cf. le Neverpedia) le surnom de Long John Silver.

Peter et Wendy

Peter et Wendy

En revanche, point d’Indiens qui explosent comme s’ils étaient faits de peinture en poudre, point de rassemblement de tribus qui expliqueraient que « Lys Tigré » / Lily la Tigresse ait le type suédois. Pas que je sois une monomaniaque de la chose, mais s’il y a bien UN contexte où on peut utiliser des clichés pour la représentation des minorités, c’est dans le cadre de Neverland, vu que c’est en réalité l’endroit où se déroulent les histoires pour enfants. Jeunes enfants, même. Donc avec des pirates de music-hall, des Indiens en deux dimensions avec la plume et le scalp, etc, car c’est ainsi que les enfants se les représentent.

Peter Pan et Clochette version Loisel

Peter Pan et Clochette version Loisel



Pas non plus de porte ouverte au fait que Crochet, jeune, soit un beau gosse vaurien. Le Crochet du livre est décrit comme ayant de toute évidence fréquenté une école de haut rang avant de devenir pirate, et étant issu d’une autre classe sociale que ses sbires – ce qui contribue à l’isoler d’eux. Il tire de son éducation une obsession maladive du savoir-vivre, J.M. Barrie le décrivant en névrosé. Il n’y a pas que lui, du reste : prisonniers des apparences et désireux de suivre les convenances, Mr et Mme Darling ont embauché une nounou pour s’occuper de leurs trois enfants, comme le devaient les familles de leur milieu. Mais comme ils n’avaient pas les moyens d’en payer une « vraie », ils ont recruté Nana, une chienne terre-neuve qui passait son temps dans le parc à s’occuper des enfants que les nounous ne surveillaient pas d’assez près à son goût. J’avais toujours cru que c’était Disney qui avait rajouté ce détail, une nounou-chien, mais non.

Robin Williams dans Hook

Robin Williams dans Hook, 1997

Ce qui frappe surtout à la lecture du roman, c’est comment se fait-il que Peter Pan séduise autant de monde, et notamment de jeunes lecteurs? Parce que c’est plutôt un livre pour adultes, éminemment cynique. Et encore, pour adultes qui ne se formalisent pas d’une narration décousue, qui part dans tous les sens et revient sur elle-même. Et qui ne soient pas non plus gênés par de fréquentes incursions dans l’absurde, pas seulement quand les enfants sont au Pays Imaginaire. Par exemple, après que ses 3 enfants aient disparu dans la nuit pour suivre Peter, un soir où il avait puni Nana en l’envoyant à la niche, Mr Darling se punit de son manque de confiance en elle en vivant lui-même dans la niche, et en allant au bureau avec..

Dans le film australien de 2003

Dans le film australien de 2003

Les personnages ne sont guère sympathiques, en dehors de Mme Darling. Clochette est une peste (petit détail : en la décrivant, J.M. Barrie la qualifie de « potelée », ce qui colle bien à l’interprétation graphique qu’en a faite Loisel!). Seule Wendy, devenue leur « mère », s’amuse de son nouveau statut et râle en souriant de passer ses soirées à repriser leurs chaussettes et les accrocs de leurs pantalons. Ce qui est curieux, au passage, vu qu’ils sont censés se vêtir de peaux d’ours car Peter ne veut pas qu’ils lui ressemblent, lui qui est vêtu de feuilles – petit con prétentieux et égoïste! Mais J.M. Barrie ne montre guère de tendresse pour l’esprit de sacrifice des mères (ça tombe bien, moi non plus). Et ma foi, le roman restitue bien le côté casse-pied d’avoir affaire à une troupe d’enfants. AARGH. Jamais je n’aurais pu être prof, j’en aurais balancé 2 par la fenêtre à mon premier jour.

Dans la série Once Upon a Time

Dans la série Once Upon a Time, en 2013

Peter Pan « innocent, gai de vivre et sans coeur, ainsi que J.M. Barrie qualifie « tous les enfants »… Et donc les autres enfants, que ce soit les Enfants Perdus ou John et Michael, sont tout aussi tête en l’air et égoïstes. Ils tuent des pirates sans sourciller, et on peut s’en amuser et se dire que les pirates le leur rendent bien, et que ce sont des méchants et ce n’est « que » le Pays Imaginaire. Mais Peter, lui, tue aussi les Enfants Perdus dès qu’ils grandissent, et les « rectifie » quand ils n’ont pas le bon format pour passer dans l’arbre qui leur sert d’accès à leur repaire. Bonne ambiance!

Le futur graphic novel de Renae de Liz

Le futur graphic novel de Renae de Liz

Le tome 1 du graphic novel de Renae de Liz verra le jour grâce à Kickstarter.

A la fin, une fois les enfants Darling rentrés à la maison, Peter promet de venir rechercher Wendy une semaine par an. Mais il oublie régulièrement, et il finit par revenir alors que Wendy est adulte et a elle-même une fille, Jane… Et c’est sa fille qu’il emmène. Plus tard, ce sera la fille de Jane qu’il viendra chercher, ne se rendant même pas compte que ce n’est pas la même petite fille. L’histoire de Hook, de Steven Spielberg, est donc tirée de ce dernier chapitre tiré à sa conclusion.

Très joli fan-art de Giftlee

Très joli fan-art de Giftlee

C’est pour son second, voire troisième degré de lecture que l’histoire est un classique de la littérature : le regard sur la société, la réflexion sur la mort, les devoirs des adultes, la phobie de grandie… Mais je ne pense pas me tromper en avançant que pour la majorité des gens, c’est surtout l’attrait de l’aventure, de ne jamais grandir et autres aspects féériques qu’on retient de l’histoire – à l’opposé, peut-être, de ce que J.M. Barrie voulait faire passer.

Peter Pan_disney1

Je crois que je vais faire comme après ma première lecture du roman, et l’oublier afin de conserver en tête la version édulcorée de Disney, aux personnages nettement plus sympathiques. D’autant que Peter Pan fut un peu mon premier amour de fandom (… j’avais 4 ans. Etonnez-vous après ça que j’ai conservé une certaine attirance pour les psychopathes qui ne vieillissent pas, bonus s’ils ont des pommettes saillantes, des oreilles pointues, et/ou des yeux en amande, des super-pouvoirs. DES ELFES!).

Advertisements

7 réflexions au sujet de « Lecture : Peter Pan, le roman de J.M. Barrie »

  1. très belle analyse de ce roman, merci de ton article, comme beaucoup j’ai connu Peter Pan grâce aux films de Disney, mais je serai quand même curieux de lire le livre dont il est tiré je vais le rajouter dans ma wishlist de livre à lire sur mon kindle . Comme toi j’aurai certainement un ressenti différent de ce que me dessin animé ou les films font ressentir , mais ça me titille de lire malgré tout 🙂

    • Oui, je pense que c’est à lire comme d’autres classiques histoire de savoir réellement ce qu’il en est. En plus c’est pas très long, ça va, c’est pas Guerre Et Paix non plus 😉
      Mais j’avoue que par contre ça casse un peu le mythe quand tu avais vu le film tout mignon de Disney enfant…
      Par contre, je suis en train de (re)lire le Peter Pan de Loisel que j’avais oublié, et Peter y est tout aussi égoïste et vantard que dans ce roman.

  2. Très bel analyse médico-légale ! Personnellement je garderais la version de Spielberg avec Robin Williams :p Qui me semble à mi-chemin entre le livre et le dessin-animé finalement par certains aspects.
    Ps: C’était ton jour de psychanalyse enfantine ? 😄

    • Je ne sais pas pourquoi mais en l’écrivant, je me doutais que ta version préférée serait celle-là 😄
      Oui j’ai été étonnée de découvrir que contrairement à ce que je pensais, ce film avait pas mal de références à l’original.
      Non c’était un pur hasard, c’est vraiment qu’après le film je me suis souvenue que j’avais le bouquin quelque part. Mais il m’a fallu un peu de temps pour le relire et en tirer un article 🙂 Après pour l’illustrer, je me suis dit que ce serait pas mal de montrer différentes interprétations.

  3. Ping : TFSA #16 – Rainbow power (en clair : Tag Séries : couples homosexuels) | Fan Actuel

  4. Ping : Challenge des 100 livres | Fan Actuel

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s