Les fans au cinéma (4) : être fan comme une école de vie

En 2000, Cameron Crowe adaptait ses souvenirs de jeunesse en film, dans Almost Famous (Presque Célèbre), qui fait la part belle aux fans sous deux aspects. D’un côté le héros et narrateur, William (Patrick Fugit), jeune garçon sensible et encore naïf, fan de rock, qui écrit des chroniques de musique pour un journal local, dans les années 70. Il se fait repérer et publier par Lester Bangs, une légende du milieu de la critique. Par suite, le prestigieux magazine Rolling Stone – dont les rédacteurs ignorent son jeune âge – lui commande un article. Censé rédiger une interview de Black Sabbath mais sans accréditation, il se fait refouler à l’entrée du concert. Le groupe devant assurer la première partie, les Stillwater, le repoussent également, car pour eux le journaliste est l’Ennemi. Démontrant qu’il les connaît bien et qu’il aime leur musique, il parvient à obtenir leur confiance et un pass d’accès aux coulisses. Là, il retrouve Penny Lane (Kate Hudson) et sa bande de « groupeuses » : des filles qui rejettent l’appellation de groupies, revendiquant être là pour la musique et non pour coucher avec les musiciens.

almost famous

Dans la pratique, Penny et Russell, le guitariste des Stillwater, ont une aventure durant toute la tournée, au grand dam de William. Aventure qui est d’ailleurs la suite de celle qu’ils avaient eue durant la tournée d’avant. Il y a donc bien autre chose que juste la musique entre les filles et les musiciens… Outre la compagnie, et comme le décrit Busty dans son livre « Groupies! », on voit les groupeuses fournir le groupe en bière ou autres substances (même si Penny elle-même est contre la drogue), ou faire leur repassage. Mais Penny et sa bande jettent un regard critique sur la nouvelle génération de groupies, qui débarquent dans le milieu uniquement pour se taper des musiciens, d’après elles.

Il est vrai que Penny et ses copines aiment la musique, ont leurs entrées un peu partout et que les groupes les apprécient et les traitent plutôt bien. Cela n’empêche pas Russell, à la fin de la tournée, de les troquer contre une caisse de bière à un autre groupe… Puisqu’il doit rejoindre sa femme qui l’attend à New York. On a donc là à la fois le portrait du fan mâle quasi idéal (ou tel qu’il se rêve en tout cas), et celui de la super groupie archétypale des années 70, même si elle refuse cette appellation (ce qui, d’après Busty, fait d’ailleurs partie de la définition de la groupie). Au final, même si les rapports ne sont pas toujours roses entre tous ces personnages, y compris au sein du groupe (les membres sont aigris que Russell soit mis en avant par la maison de disques), c’est un tableau plutôt tendre et flatteur que le film peint d’eux et du milieu où ils baignent.

 

VelvetGoldmine

Dans Velvet Goldmine de Todd Haynes, Arthur Stuart (Christian Bale), Britannique, est journaliste au Herald Tribune à New York. Son rédacteur en chef le charge d’enquêter sur le faux meurtre sur scène de Brian Slade (Jonathan Rhys Meyers), icône du glam rock de la fin des années 60, et sur ce qu’il est devenu depuis. Arthur se lance dans une enquête compliquée, retrouvant le premier manager de Brian, son ex-femme Mandy (jouée par Toni Collette), et cherchant Curt Wild (Ewan McGregor), un rocker américain dont Brian avait voulu relancer la carrière. En retraçant l’itinéraire du jeune chanteur flamboyant, Arthur replonge dans ses propres souvenirs de cette époque, qu’il avait depuis réprimés. L’adolescent qu’il était alors avait trouvé en Slade et ses revendications de liberté sexuelle un miroir pour ses propres interrogations et un exutoire à ses penchants, au grand dam de ses parents.

On retrouve là, en flashback, un portrait de fan pour qui l’idole représente un catalyseur qui lui permet de révéler et d’affirmer sa personnalité, par un jeu d’identification poussé assez loin. Il s’agit d’un phénomène qu’on rencontre particulièrement dans le public d’artistes transgressifs, comme Brian Slade, fortement inspiré de David Bowie et, Curt Wild, dont le personnage tient à la fois d’Iggy Pop et de Lou Reed. Il y a peut-être aussi trouvé son idée de carrière, puisque journaliste est l’un des métiers qui permet de rester en contact avec le milieu artistique. C’est également un film de fan en ce sens que, de toute évidence, le réalisateur y a projeté beaucoup de ses goûts personnels pour rendre hommage à cette période et à ce courant artistique, un peu oubliés par le cinéma.

En complément, je vous invite à lire cet article en anglais sur les costumes du film, chinés et/ou conçus par Sandy Powell, costumière de renom.

Sex Fans des Sixties

Sex Fans des Sixties, de Bob Dolman (2002), est une comédie de mœurs qui pose, de façon légère, la question de savoir ce qu’on peut faire de sa vie après avoir été groupie. Suzette (Goldie Hawn) n’a pas tourné la page : toujours vêtue de cuir moulant et de paillettes, elle travaille dans une boîte de nuit légendaire du Sunset Strip, à Los Angeles. Quand son patron la vire, elle décide d’aller retrouver son ancienne meilleure amie, devenue l’épouse d’un grand avocat à Phoenix. En route, elle embarque un scénariste en panne d’inspiration, Harry (Geoffrey Rush). Les retrouvailles ne sont pas aussi chaleureuses qu’elle l’espérait : sa copine Vinnie (Susan Sarandon) a retrouvé son prénom entier et beaucoup plus distingué de Lavinia, a deux grandes filles dont l’une doit prononcer le discours de fin d’année, s’habille en tailleur strict et beige. Elle ne veut pas que sa famille découvre la vérité sur ses années de jeunesse passées à collectionner les rockers.

Suzette reste à l’hôtel avec Harry, le temps de se révéler sa muse à lui aussi (l’occasion pour le scénariste de montrer en quoi la groupie peut avoir un rôle autre que purement charnel auprès des artistes). Alors que diverses crises cristallisent ce que chacune des deux a sacrifié en chemin, elles se retrouvent à mi-parcours. Suzette envie à Lavinia la famille qu’elle a fondée et se lamente que son « seul titre de gloire, c’est de s’être fait enlever sa petite culotte par un millier de rockers qui n’en avaient rien à faire d’elle ». Alors que Lavinia réalise qu’entre ses devoirs de parfaite femme au foyer et de mère, elle a oublié ses propres désirs. Elles retrouvent leur complicité le temps d’une soirée de fête, ressortant même pour l’occasion la collection de photos de pénis de rockers et buvant au souvenir de leurs années de folle jeunesse.

Ces ex-groupies, les Banger Sisters (les « soeurs feu-au-cul » en VF) sont inspirées des Plaster Casters, qui s’étaient fait connaître de la scène rock des années 70 en réalisant des moulages en plâtre des sexes de rocker en érection. Soit dit en passant, Cynthia Plaster Caster, qui était à l’origine de l’idée, s’est un peu rangée elle-même. Mais elle continue de sortir dans les clubs pour découvrir les nouveaux groupes de rock, et d’ajouter à l’occasion une pièce à sa collection lorsqu’un musicien lui en paraît digne . Autre clin d’œil amusant : Goldie Hawn incarne ici une groupie sur le retour, alors que sa fille Kate Hudson jouait la « pas groupie, band-aid » Penny Lane dans Almost Famous deux ans plus tôt. Et que Kate est la fille qu’elle a eue avec le musicien Bill Hudson, membre des Hudson Brothers, avant de divorcer de lui. Elle en connaît donc un rayon sur le sujet des « filles à rockers »…

rock star film

Dans Rock Star de Stephen Herek, Mark Wahlberg incarne Chris Cole, un jeune homme fan du groupe de metal des Steel Dragon. Il y connaît quelque chose dans le domaine, puisqu’il a brièvement fait partie du boys band des New Kids on the Block avec son frère Donny, avant de fonder son propre groupe sous le nom de Marky Mark and the Funky Bunch. Incollable sur les moindres détails de la carrière du groupe, il s’habille et se coiffe comme Bobby Pierce, le chanteur, pour reprendre leurs chansons le week-end avec son groupe d’amis, les Blood Pollution.

En dehors de son frère policier qui le trouve immature, son entourage le soutient. Emily (jouée par Jennifer Anniston) est à la fois sa petite amie et la manager-costumière du groupe. Ils ont même des groupies, qui sont également groupies du « vrai » groupe des Steel Dragon. A force d’intransigeance sur les détails, néanmoins, il se met à dos les membres du groupe, qui aimeraient bien pouvoir jouer leurs propres chansons ou improviser un peu. Il se fait donc virer du groupe et remplacer par un autre imitateur de Bobby Pierce. Ironie du destin (et bon timing du scénariste) : c’est peu après qu’il est invité par les Steel Dragon à un casting pour remplacer leur chanteur, qu’ils viennent eux aussi de congédier (décidément, les temps sont durs pour les rockers à cheveux longs). Évidemment, son fanatisme assidu a fait de lui le meilleur remplaçant de Bobby, vocalement et scéniquement, il est donc choisi.

Peu de temps après, le voilà en tournée aux côtés de son groupe préféré. Le rappel de son passage de l’état de fan à celui de membre du groupe devient l’un de ses gimmicks de concert. Suivi d’Emily, il découvre la vie rock star nationale, entre orgies dans le tourbus et débordements dans les hôtels de luxe. Emily, qui est une jeune femme active, ne peut pas se contenter du rôle de potiche dévolue aux épouses, et finit par retourner à Seattle monter une affaire avec une amie de fac. Chris continue, incapable de renoncer à ce rêve de jeunesse devenu réalité, jusqu’au jour où il réalise que sa place au sein du groupe sera toujours limitée.

On assiste là à la concrétisation d’un rêve de fan, qui s’avère être plus amer et moins formidable qu’ils ne l’espéraient. Façon pour les professionnels (qui écrivent et réalisent ces films) de dire que l’envers du décor n’est pas aussi glamour qu’il en a l’air? Cela semble être une évidence de nos jours, pour quiconque a plus de douze ans, mais le fait est que certains fans sont dans le déni, et fantasment surtout sur le côté glam-bling de la vie d’artiste. Ils ne veulent pas toujours se représenter l’artiste comme un être humain, ni son occupation comme un métier avec ses contraintes, ses bons et ses mauvais côtés.

La morale de Rock Star semble être que Chris Cole a trop d’intégrité et de bon sens pour trouver son bonheur dans la même vie que ses idoles! Mais après tout, comme le dit Bono, « On ne devient pas rock star s’il ne vous manque pas quelque chose », ça me paraît évident. Normalement, tu n’as pas besoin que 70 000 personnes te crient leur amour chaque soir pour te sentir bien »… Et peut-être que Chris, après avoir eu l’occasion de vivre son rêve à fond, a pu combler ce manque et passer à une autre étape. Le film est inspiré de l’histoire vraie de Tim « Ripper » Owens, un fan de Judas Priest qui en était devenu le chanteur du groupe après le départ de Rob Halford.

8 réflexions au sujet de « Les fans au cinéma (4) : être fan comme une école de vie »

  1. Ah, Velvet Goldmine, quelle merveille !

    D’ailleurs, on peut aussi parler de Wayne’s World. La vie de Wayne et Garth est construite autour de leur passion pour la musique, même s’il y a de la dérision. En ce sens Wayne’s World 2 va encore plus loin car ils montent un festival de musique.

    Merci pour ce nouvel article, encore très intéressant. 🙂

      • C’est sûr qu’il faut accrocher au style d’humour. Ce n’est pas tout à fait le même genre que dans Galaxy Quest. Ça ressemble davantage aux Nuls. D’ailleurs la traduction française du film avait été faite par Alain Chabat et Dominique Farrugia.
        Si un jour ça passe à la télé (ou bien si tu as Netflix c’est dispo dessus), tu verras si c’est pour toi ou non. 🙂

  2. Encore une belle plongée, très fouillée sur la thématique des fans.J’ai eu plus d’affinités avec l’approche que tu as choisie cette fois, peut-être parce qu’on aborde plus le côté humain, sur le mode erreurs et illusions.

    • Ca dépend si les films s’y prêtent ou pas, aussi 🙂 Pour certains, j’avais du mal à détailler l’évolution ou l’humanité du personnage… faute de matériel dans le film! Mais ceux-là étaient de bons films. Ca aide aussi pour donner de quoi commenter – et aussi donner l’envie aux gens de les voir, car ça peut être le 2e effet Kiss Cool de ce genre d’articles! 🙂

  3. Velvet Goldmine ^^
    Oui, dans le genre fan: Wayne’s world – et franchement, sans honte, qu’est-ce que j’ai pu rire… (le 1er un peu meilleur que le 2nd, je trouve). Mike Myers et Dana Carvey ont été mes références de années 90 (pour l’humour, les Nuls, en effet).

  4. Ping : Les fans au cinéma (5) : Perfect Blue, de Satoshi Kon | Fan Actuel

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