Pourquoi Terry Pratchett était un génie de l’écriture

Il y a un an, Sir Terry Pratchett rejoignait la Mort.

J’ai été étonnée que son décès fasse l’objet de mentions aux journaux télévisés, mais on le devait essentiellement au « buzz » sur Internet que cela a suscité, en particulier à l’étranger. D’habitude, je déplore cette nouvelle manie des médias nationaux et généralistes de faire un gros titre de l’actualité de la dernière vidéo virale du cochon qui danse ou de la mamie qui fait du deltaplane. Mais là, je m’en suis réjouie.

Les romans de Terry Pratchett faisaient partie des best-sellers, en France comme dans beaucoup de pays, même s’ils étaient confinés au style fantastique, traditionnellement méprisé dans notre pays. La situation a un peu changé avec le succès des films du Seigneur des Anneaux, mais on est encore loin d’espérer voir un auteur de fantastique recevoir le Goncourt.

Et pourtant.

Terry-Pratchett

La grande oeuvre de Terry Pratchett, c’est sa (longue) série du Disque-Monde. Des romans indépendants les uns des autres, quoique certains se suivent, et suivent des personnages récurrents. Leur point commun est de se dérouler dans le décor fantastique du Disque-Monde, qui est, comme son nom l’indique, non une planète sphérique, mais un monde plat. Un disque de roche gigantesque, posé sur le dos de quatre éléphants monumentaux, eux-mêmes se tenant debout sur le dos d’une tortue cosmique (nommée A’Tuin).

Ah, je sens que j’en ai déjà perdu quelques-uns, qui se disent « C’est quoi cette ânerie? ».
C’est un postulat de départ. Un peu loufoque, je vous l’accorde. Quelque part dans les dizaines de milliers de page de l’oeuvre, l’existence du Disque-Monde est justifiée par le fait que « même les courbes de probabilité doivent se finir quelque part ».

Sir Terry Pratchett était sujet britannique. Si l’humour parfois non-sensique n’est pas votre tasse de thé, ses romans ne le seront sans doute pas. C’est dommage.

Parce que sous les histoires d’éléphants planétaires, de lumière lente poisseuse (à cause du champ magique très puissant du Disque-Monde, qui la ralentit), de 8e couleur (l’octarine, couleur de la magie) et de Bagage caractériel qui se déplace tout seul sur une centaine de petites jambes, peu d’auteurs ont aussi bien disséqué le monde moderne (ou pas si moderne), et la nature humaine dans son ensemble. Le tout avec humour et avec style, avec un cynisme pourtant teinté d’espoir en l’humanité (et la trollité, et la nanité, et même la gobelinité…).

Il y a plusieurs choses que j’admire énormément dans l’écriture de Pratchett.

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Illustration de Paul Kidby

Ses intrigues, déjà. Elles sont tellement bien ficelées, complexes sans devoir faire appel à des retournements de situation artificiels, qu’elles occupent tout naturellement les gros pavés de 500 pages de l’Atalante, sans temps mort. Alors que moi, autant vous le dire, ce que j’aime dans la lecture, ce sont les histoires, rire ou apprendre des choses, pas la lecture elle-même. Les romans qui tirent à la ligne, ça m’ennuie très vite. Avec Pratchett, j’ai toujours du mal à arrêter de lire. Ou à deviner où il veut arriver, et qui a fait le coup quand il y a un mystère.

En plus, elles ont souvent du sens, qui permettent de voir d’un oeil neuf des aspects de notre monde. Dans les romans du Disque-Monde dont Moite Von Lipwig est le héros, celui-ci est amené à remettre sur pied la Poste d’Ankh-Morpork, tombée en désuétude parce que le manque de moyens l’avait rendue trop peu fiable. Un challenge, puisqu’à la même époque, se développe sur le Disque-Monde une nouvelle technologie, celle des « clacs », des messages transmis de tour en montagne par des systèmes de panneaux colorés ou lumineux. Un prétexte pour Pratchett pour traiter à la fois de l’essor des réseaux sociaux, mais aussi des problématiques de monopole, d’espionnage industriel, etc, ou sur un ton plus poétique, de l’importance de l’écrit, des courriers, et des effets annexes comme la naissance de la passion des timbres. Dans le suivant, Moite s’attaque à la refonte de la Banque Municipale, vérolée par la corruption. On se demande bien où Pratchett est allé chercher cette idée…

D’autres s’appuient sur des classiques de la littérature, qu’il s’approprie totalement – souvent en mieux, j’ai envie de dire. Les Trois Soeurcières est inspiré de Hamlet. Dans Masquarade, Agnès Crettine, apprentie sorcière ronde « oui mais elle a de beaux cheveux », fuit sa campagne pour percer à l’Opéra, aidée par une voix extraordinaire. Pas de chance, on lui préfère une jolie blonde quiche (et mince) qui ne sait pas chanter mais qui a du « sharisme ». Même le fantôme qui hante l’opéra préfère donner des leçons à la quiche, mais heureusement, dans le noir, il se trompe. Oui, c’est inspiré du Fantôme de l’Opéra. Mais de tellement loin que même sans avoir lu l’original, c’est drôle. Il y a juste quelques blagues qui peuvent vous échapper, mais comme il y en a en moyenne dix ou vingt par page, vous ne sentirez pas la différence.

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Illustration de Paul Kidby – le Guet

L’autre énorme force du monde de Pratchett, c’est sa capacité à inventer et faire vivre des personnages, tous différents, tous crédibles, tous touchants dans leurs défauts et leurs qualités, à l’exception de quelques crapules qui ne finissent généralement pas le tome sans un petit accident. J’ai déjà parlé du Patricien lorsque je vous ai présenté la chanson que je lui ai dédiée, Havelock Veterini, qui est le tyran qu’on aimerait avoir. Parce qu’il a beau être machiavélique, ne pas hésiter à se salir les mains, et manipuler à peu près tout le monde, au final il ne le fait pour que sa ville fonctionne bien (et au passage conserve sa place de capitale du progrès, acquise sous sa coupe). J’aimerais tellement pouvoir en dire autant de notre classe politique…

Je pourrais parler du capitaine Vimaire, que l’on découvre en caricature de flic alcoolique, capitaine d’un Guet de Nuit obsolète et sans pouvoir, à la tête de deux bras cassés (Chicard Chique, qui a besoin de porter sur lui un certificat qu’il appartient à la race humain, par ailleurs porté au chapardage, et Fred Côlon, le lourdaud de service qui s’avère très utile malgré tout). C’est l’arrivée au Guet de Carotte Fondeurenfersson qui va ranimer sa flamme de justice.

pete postlethwaite

Il paraît que Pratchett imaginait Vimaire sous les traits de Pete Postlethwaite

Carotte se revendique un nain malgré ses 2 mètres de haut, ayant été élevé par des nains des mines dans la pure tradition avant d’apprendre qu’il avait été adopté. Oui, il est un peu niais à son arrivée en ville, les nains des campagnes étant peu portés sur les subtilités telles que les métaphores et la duplicité. Il est tellement franc et honnête que les malfaiteurs en viennent parfois à pleurer pour qu’il les arrête. Avec le temps, il acquiert plus d’expérience et peut-être même un peu de roublardise, au contact de Vimaire et du Patricien. Mais le doute reste toujours. Il est sous-entendu qu’il est en réalité le descendant des rois d’Ankh-Morpork, et qu’il pourrait prétendre au trône. Il est même sous-entendu que le Patricien le sait, et que Carotte le sait. Une discussion à demi-mots entre eux éclaire que l’un comme l’autre travaillent pour la ville, et cela en reste là – ils sont tous les deux assez intelligents pour comprendre qu’ils font du meilleur travail chacun dans son poste.

Vimaire, lui, au fil des victoires de son Guet et de plusieurs sauvetages du Patricien, se verra promu Duc et Commissaire Divisionnaire. Dans le même temps, sa vie personnelle sera éclairée par son mariage avec Sybil Ramkin, la femme la plus riche d’Ankh-Morpork, qui passe son temps libre en bottes de caoutchouc à élever des dragons des marais. Une force de la nature, au gabarit de Castafiore avec un tempérament de fer et un coeur d’or, un personnage secondaire qui ne l’est pas du tout (secondaire).

Ce n’est pas compliqué : on pourrait consacrer des pages à une bonne centaine de personnages tout aussi évolutifs… Les Sorcières, la Mort et sa famille (adoptive. Longue histoire), les Mages, le Bibliothécaire (transformé en orang-outan)…

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Une partie des personnages, par Paul Kidby

Les romans de Pratchett sont passablement cyniques, à l’instar de ses meilleurs personnages (le Patricien, le Vimaire, la sorcière Mémé Ciredutemps…). Pourtant, il s’en dégage un certain optimisme, parce qu’à la fin, la situation est un peu meilleure qu’au début. Pas seulement pour les personnages principaux, mais aussi, généralement, pour la société qui les entoure. La petite Esmé, 8e fille d’un 8e fils, devient la première fille mage, et renverse pour ce faire quelques préjugés. Les races méprisées (nains, trolls, gnolls…) trouvent une place qui exploite leurs talents particuliers, s’intègrent peu à peu au creuset d’Ankh-Morpork, et de là dans le reste du Disque-Monde. Ou plus prosaïquement, Ankh-Morpork se dote au fil des tomes : d’une police efficace, d’une Poste qui marche, d’un système d’évacuation des déchets grâce à Henri Roi, de télécommunications, etc.

La seule exception serait les deux premiers tomes, que j’avoue avoir du mal à relire, car je trouve que Pratchett n’y avait pas encore affiné ce qu’il voulait faire avec cet univers. On est plus dans le loufoque, l’accumulation de parodies de classiques du genre – les chevaliers-dragons inspirés de ceux de Pern, par exemple – , qui n’assemblent pas très bien ensemble. On s’amuse, mais ça ressemble à une version livresque d’un Monty Python Flying Circus, ou à d’autres romans loufoques Britanniques comme le Guide du Routard Galactique – dont je suis au regret d’avouer qu’il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. La principale qualité de ces 2 romans, qui marchent ensemble, est d’introduire l’Univers du Disque-Monde, et deux de ses piliers : le mage Rincevent, qui n’a guère de mage que le chapeau pointu, et le Bagage, une malle en poirier savant, une espèce d’arbre hautement imbibée de magie et donc devenue semi-consciente et mobile. Le Bagage peut contenir tout ce qu’on lui demande, et se déplacer sur sa centaine de petites jambes. Il retrouve son propriétaire n’importe où, même s’il doit traverser les dimensions.

Et puis bien sûr, il y a le style et l’inventivité. Personne ne tourne une description comme Pratchett. Y’en a qui ont essayé, c’est rarement aussi bien (mention spéciale, au passage, à son traducteur attitré, Patrick Couton, qui fait un boulot formidable, pour lequel il a été à juste titre récompensé plusieur fois). Et les gags récurrents, comme les diverses inventions de Bougre-de-Sagoin Jeansoin qui parsèment les livres.

Bref, dans le Pratchett, tout est bon, et quand tu prends ta plume derrière… tu te sens tout petit. C’est quand même le gars qui osait se présenter avec un T-shirt disant :

pratchett_tshirt

Tolkien’s dead.
JK Rowling said no.
Philip Pullman couldn’t make it.
Hi, I’m Terry Pratchett.

Comment commencer à lire le Disque-Monde?
Ca peut faire peur, la quarantaine de tomes, plus les romans graphiques, les livres Young Adult et les dérivés…
Mais d’une part, contrairement à d’autres que je ne citerais pas, Terry Pratchett a écrit des romans qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres. Non, ce n’est pas une série tentaculaire qu’il vous faudra lire en entier pour l’apprécier (mais si vous ne la lisez pas en entier après avoir mis le doigt dedans, c’est qu’on n’a vraiment pas les mêmes goûts…).

Simplement, ils se passent tous dans le même monde, et une partie ont pour héros les mêmes personnages. Il y a ainsi plusieurs romans dont Rincevent est le personnage principal, d’autres autour des Sorcières, la série du Guet, la série autour de la Mort, etc. Vu que c’est compliqué, je vous renvoie aux liens ci-dessous pour plus d’explications :

Quelques liens pour commencer ou continuer à explorer l’univers Pratchettien :
Discworld.com : le site officiel pour tout les produits dérivés
The Discworld & Terry Pratchett Wiki (anciennement L-Space) : si vous avez un trou de mémoire en relisant un tome…
Terry Pratchett Books : une mine, la page vers laquelle je vous renvoie contient l’ordre de lecture.
Vade-mecum : un site francophone complet, qui a traduit l’ordre de lecture
Paul Kidby – le site de l’illustrateur officiel de la série (depuis le décès de Josh Kirby), c’est notamment lui qui fait toutes les couvertures des romans

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30 réflexions au sujet de « Pourquoi Terry Pratchett était un génie de l’écriture »

    • Merci, c’est le but. En même temps le mérite en revient en grande partie à Pratchett, j’ai essayé d’utiliser des bouts de ses descriptions pour illustrer son talent dans le domaine.

  1. Pratchett est vraiment un auteur extraordinaire. Le discworld fait vraiment partie de ces univers dans lesquels je me plonge avec délice. D’ailleurs à l’époque, j’avais dû lire juste les 25 premiers (ou quelque chose comme ça) donc j’avais prévu de reprendre ça (en repartant du début parce que c’est une bonne excuse pour refaire tout ce voyage génial).
    D’ailleurs sa fille Rhianna écrit également avec grand talent, même si pour le coup c’est surtout limité au jeu vidéo (donc j’ai un peu étudié son boulot quand je faisais du game-design). La pomme ne tombe pas loin de l’arbre, comme l’on dit.

    • L’avantage, c’est qu’on n’est même pas obligés de tout relire en bloc : on peut relire par « saga » : celle des sorcières, celle du Guet… C’est plutôt ce que je fais, voire dans le désordre. Je me dis « Eh, je ne me souviens plus trop de ce qui s’est passé dans tel tome », je le relis, et ensuite du coup je relis celui qui le précède ou celui qui le suit… Je ne suis pas trop ce qui se fait en jeux vidéos (les journées n’ont que 24h!), donc je n’ai aucune idée de ce qu’écrit sa fille. Il était question un moment qu’elle reprenne la série, son père lui avait donné carte blanche et elle l’a aidé à écrire les derniers. Mais après son décès, elle a annoncé qu’elle n’écrirait pas de suite.

  2. A reblogué ceci sur et a ajouté:
    Il m’était impossible de ne pas reblogger la chronique si complète et si pleine de passion de ma copinaute sur ce grand, ce merveilleux, cet exceptionnel, cet inoubliable auteur que fut Terry Prachett.

    Sir Terry, votre imagination débordante, votre plume géniale et votre humour manquent au monde de l’écriture.

    Pour le reste, Fan Actuel vous dit tout et le dit si bien !

    • Merci pour lui (et pour moi, mais surtout pour lui). C’est vrai qu’il manque! Heureusement, il nous a laissé une oeuvre fort riche et qu’on ne se lasse pas de relire…

  3. Excellent! Merci pour lui.
    Oui, il faut lire Pratchett. Je ne vais rien rajouter,…Si, une seule chose: la traduction est en effet très bien faite grâce à Patrick (pas Pascal) Couton qui est un monsieur formidable IRL (musicien, aussi). Ceci est un clin d’oeil nantais en passant.

      • A propos de Pratchett: il a beaucoup contribué à faire la renommée de L’Atalante (avec Bordage, Card, Moorcock, etc…) – les éditions, j’entands.
        Mais quand tu entres dans la librairie et que tu vois tous les volumes, là, sous tes yeux….rahhhh!
        (je devrais peut-être faire des photos de la librairie vu le nombre de fois où je passe devant….oupsssss)

  4. Punaise, déjà un an 😦
    En tout cas, article excellent, comme d’habitude 😉 Et, oui, Pratchett mérite vraiment qu’on le découvre, qu’on s’y attarde, et qu’on y revienne !

    • Tiens, j’avais raté ton commentaire? Cet article a eu un succès inattendu, les notifs de WordPress ont dû finir par être cataloguées comme spam. Oui, je me suis relu plusieurs tomes que j’avais rarement re-parcouru, récemment, et c’est toujours aussi riche.

  5. Waouh ! Superbe article qui me donne du coup extrêmement envie d’y plonger le nez ! Faut dire que le Pratchett et son Disque Monde, j’en entends parler depuis toujours sans avoir réussi à savoir de quoi il était vraiment question. Ton article et toi m’avaient enfin donné la réponse. Merci !

  6. Ping : Dragon Loyalty Award: examen de conscience

  7. Superbe article !
    Tu donnerais l’envie de lire même aux plus fâchés avec les bouquins c’est-à-dire moi !
    Car je suis aussi de ceux qui ne lisent que pour en tirer quelque chose.
    Y’a du rattrapage dans l’air…
    Un grand merci 😉

    • Ca m’embêtait de ne pas avoir eu le temps de lui faire un hommage digne de ce nom. Et en relisant ses romans je me rends compte de ses qualités que je trouve rarement dans des livres plus réputés…

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