Ecriture : Lire ou écrire, il faut choisir

Dans les conseils aux auteurs en herbe, on recommande souvent de lire beaucoup. C’est vrai pour les jeunes auteurs (ou moins jeunes, mais qui débutent), parce qu’il faut se constituer un vocabulaire, un imaginaire aussi, découvrir et engranger un maximum d’exemples de styles différents, d’histoires, de façon de les raconter… Quand j’étais jeune, je lisais minimum 3 romans par semaine, empruntés à la bibliothèque en face de chez moi. Sur place, je lisais aussi leurs BD. Et bien sûr, à la maison on achetait aussi des livres et des BD, et il y avait ceux de l’école (que je lisais généralement « en biais » parce que le style classique avait tendance à me tomber des mains…).

Mais à mon âge, j’ai l’impression que lire nuit plutôt à l’écriture. Ceci en deux aspects distincts.

anim_kitten surrounded by ducklings

Trop de sollicitations

Le plus évident, c’est le temps. Il n’est pas extensible, et comme j’aime faire plein de choses et que j’habite Paris, ville riche d’opportunités, et qu’Internet existe, puits riche de procrastination, la lecture n’est plus, depuis longtemps, mon loisir prioritaire. Périodiquement, ça me manque, et si ma pile à lire ne m’inspire pas, je retourne à la bibliothèque, je pioche un livre plus ou moins au hasard d’après le titre et la 4e de couverture, histoire d’ouvrir mes horizons à des choses que je ne lirais jamais si je devais les acheter (c’est ainsi que j’ai lu Tuer son Mari de Li Ang).

Mais je me suis rendue compte que beaucoup de ces livres, même si je les lis sans déplaisir, voir avec intérêt, sont oubliés à peine refermés, ou presque. Il m’est même arrivé récemment de commencer à en lire un (que j’avais acheté), de me souvenir au bout de quelques pages que j’avais déjà dû lire le début, penser que j’avais abandonné en cours de route car mes souvenirs en étaient très vagues, et finir par réaliser en feuilletant vers la fin que ah non, tiens, je l’avais lu en entier. L’année précédente. Sauf que je l’avais trouvé plutôt poussif donc je n’en avais pas retenu grand-chose. Ca freine un peu dans l’envie de continuer à lire « au petit bonheur la chance », cette impression d’avoir perdu son temps…

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Le deuxième aspect, c’est la lecture critique. J’ai toujours inventé des histoires, j’ai commencé à en rédiger certaines dès l’adolescence, mais j’ai peu envisagé d’être publiée, consciente qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Accessoirement, je ne me voyais pas en faire mon métier, car même quand j’étais jeune, peu d’écrivains vivaient de leur plume. Avec la crise du livre, c’est encore plus vrai. Et avec mes goûts bizarres, je me voyais mal devenir auteur à succès. Et puis l’écriture étant pour moi un hobby et un plaisir, j’avais du mal à concilier l’idée d’écrire des choses qui me plairaient si je devais « produire de la ligne » pour publier assez pour gagner ma croûte (c’est pour la même raison que je n’ai pas essayé de faire carrière dans le dessin, doublé, dans ce cas précis, de la conscience que pour devenir vraiment bon en dessin, tout comme en musique, il faut passer son temps à pratiquer. Et moi je m’éparpille trop pour ça. L’écriture, c’est quand même beaucoup plus facile à pratiquer, on peut même le faire mentalement avant de coucher les mots par écrit).

Depuis quelques temps, cela dit, ça me trotte dans la tête (toujours pas pour en faire mon métier, d’autant que j’ai la chance d’avoir un « vrai » travail à côté), parce que ce blog me confirme que je peux débiter des pages avec enthousiasme, et que la cerise sur le gâteau serait que, au lieu de juste déblatérer dans tous les sens, j’en fasse quelque chose de constructif, qui reste, un peu. Quand je vois tout ce que j’ai écrit pour des blogs et des sites web, si j’avais écrit des romans à la place, j’aurais une pile façon Games of Thrones. Ou deux.

anim_dark willow books

Et là entre en jeu ce dont parle Draftquest dans son épisode 1 : le sens critique. Je n’en suis pas au point de son exemple, du gars qui n’a écrit en 5 ans qu’une ligne de son roman parce qu’elle n’est jamais assez parfaite pour le prix Nobel qu’il vise. Mais quand je lis des livres, maintenant, j’ai du mal à ne pas les lire à moitié en tant que lectrice, et à moitié en tant qu’auteur amateur. Ce qui me conduit à dépiauter le style, l’intrigue, la construction des personnages.

Et là, c’est le drame. Car cela m’amène généralement à penser, suivant les lectures :
« Houlà, c’est pas terrible, j’aurais fait mieux… Mais pourquoi ils ont publié ce machin? Ca intéresse des gens? C’était par copinage ou quoi? Bon, si on est optimiste, on peut se dire que si même ça a trouvé éditeur, ça ne devrait pas être si compliqué de se faire publier. Mais on peut aussi se demander si ça vaut bien la peine d’allonger la liste interminable des livres qui ne seront lus que par 200 personnes, dont 100 parents et amis de l’auteur. »
ou
« Ouah, c’est bien écrit et intéressant! Pour le style, je dois pouvoir arriver à faire aussi bien*, mais je ne suis pas sûre que mes écrits / intrigues / valent le coup d’être publiés et lus. »

delusional_fell off my unicorn

*Oui, j’ai un minimum confiance en moi de ce côté, quand même. Pas pour viser un Goncourt, ce n’est pas mon créneau, et ce n’est pas le genre de livres qui me fait le plus forte impression de toute façon. Au diable la fausse modestie. De toute façon, l’excès de modestie est tout aussi nuisible à la productivité littéraire que son absence. A une époque, je participais à un site de fan-fictions, où nous avions un appel à textes permanent, ainsi que des concours annuels. Etrangement, la plupart des textes que nous recevions au fil de l’eau étaient médiocres, quand ce n’était pas carrément illisibles. Pour les concours, en revanche, au milieu de textes nuls et d’autres ambitieux mais bourratifs, nous recevions des fan-fictions prometteuses. Quand nous demandions aux auteurs pourquoi ils ne nous en avaient pas envoyé d’autres au fil de l’année, et que nous serions ravis de les avoir sur le site, la réponse était toujours la même : « Je n’ai pas osé, je ne savais pas si c’était assez bon ». Alors que ceux qui envoient des textes nuls ont osé, eux.

Un peu de sens critique, c’est quand même pas mal, ça permet de s’améliorer en se remettant en question… Trop, c’est l’ennemi du bien, ça paralyse de trac. Et la lecture de chefs d’oeuvre peut y contribuer.

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(P.S. : tout ceci explique aussi pourquoi je ne participe pas aux Masses Critiques de Babelio et autres opérations pour gagner des livres : j’ai déjà bien du mal à lire tout ce que j’ai envie de lire, je n’ai pas envie de me rajouter de contraintes supplémentaires. Au contraire, je fais la chasse aux contraintes afin de me concentrer sur des projets prioritaires, afin d’en finir quelques-uns… C’est déjà compliqué.

Et puis finalement, je pense que j’étais une grande lectrice enfant et ado parce que j’habitais dans une petite ville sans beaucoup d’activités culturelles. Faute d’Internet à l’époque, c’était, avec la télévision, ma principale ouverture sur le monde et encore plus sur sur d’autres mondes, qui me faisaient plus rêver que celui-ci… Notez bien que c’est toujours un peu le cas, sauf que maintenant, habitant Paris et ayant les moyens de voyager, je peux découvrir de nouvelles contrées pour de vrai et pas seulement dans mon imaginaire, je peux voir de belles choses dans les musées et pas seulement les imaginer d’après des photos. Et comme il y a plus de monde dans le bassin parisien, j’ai trouvé plus de gens avec qui j’aime passer du temps. Alors j’éprouve moins le besoin de me plonger dans des livres.)

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9 réflexions au sujet de « Ecriture : Lire ou écrire, il faut choisir »

    • Je n’ai plus trop l’inspiration pour écrire de la SF malheureusement. Et j’ai un peu peur de demander où tu as trouvé l’idée de la planète aux 4 soleils…

  1. Je trouve ça vraiment super le sens critique en fait. Parfois, je suis déçue par des livres à cause de ça (« mais mon dieu l’idée était géniale, mais pourquoi l’éditeur ne lui a pas fait réécrire ce chapitre trop cliché ?? »), en même temps quand mon sens critique n’a rien à redire, je sais que je suis tombée sur un vrai très bon roman ! 🙂 Et exercer son sens critique sur les textes des autres permet de l’améliorer pour ses propres écrits…

    • Ah mais je n’ai rien contre le sens critique! 🙂 Il en faut, c’est utile. C’est juste que dernièrement il me gâche pas mal le goût de la lecture. Mais je suis ravie quand je tombe sur une oeuvre où rien ne me déplaît 🙂

  2. Ton article est très intéressant ! Pour ma part, je me suis rendue compte que le livre que je lisais influait beaucoup sur mon style d’écriture. Du coup je fais attention à ne pas « trop » lire de livres du même style en même temps pour conserver le mien. Décidément, lire et écrire sont deux activités qui ne vont pas systématiquement de pair 🙂

  3. Le seul problème que me pose la lecture vis-à-vis de l’écriture est l’effet d’assimilation de style. Quand je suis en pleine lecture d’un pavé ou d’une saga, j’ai tendance à prendre le style de l’auteur en question lorsque j’écris à mon tour. C’est (au choix) soit très handicapant, soit très pratique ;-).

    xoxo
    Lily

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