Comment devient-on fan (1) : le fan en chambre

Pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas fan, on le devient. Pour le grand public, les fans apparaissent comme, au mieux, de doux rêveurs un peu farfelus, voire un peu niais de consacrer autant de temps, d’amour ou d’argent à quelqu’un que, bien souvent, ils ne rencontreront jamais. Cette opinion vire rapidement au jugement lapidaire (immature, ne doit pas avoir de vie sociale, voire cinglé…) dès qu’on aborde des comportements sortant de l’ordinaire. Le degré de « fan-attitude » à partir duquel on est regardé de travers varie en fonction de l’interlocuteur, et de son propre rapport à ses centres d’intérêt et aux aspects ludiques de l’existence.

Pour certains, il suffit que de confesser avoir vu les même artistes deux fois dans l’année, ou d’être allé les voir dans une autre ville que la sienne, pour être cataloguée groupie ou « super fan ». A ceux-là, j’éviterais d’avouer mon record en la matière (21 concerts – du même groupe, j’entends -, le plus lointain à Los Angeles. No apologies, no regrets). Pourtant, les mêmes ne voient rien d’étonnant, de répétitif ou de coûteux à partir skier plusieurs fois par an à l’autre bout de la France, à pratiquer le même sport toute l’année ou à passer leurs vacances toujours au même endroit. Les gens qui aiment la musique et vont voir beaucoup de concerts, quant à eux, ne trouvent pas cela si surprenant. Éventuellement, ils préféreront voir deux groupes différents plutôt que deux fois le même, mais pas de cris d’orfraie.

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Tout cela découle du bon vieux principe (enfin, le mauvais vieux principe, plutôt) que « ce que je fais est normal. Ceux qui ne font pas la même chose sont bizarres. Moi, je ne ferai jamais ça ».

Le mal, c’est toujours l’autre. Pourtant, c’est précisément en vertu de ce principe qu’une personne considérée comme normale peut, en moins de temps qu’on ne croit, devenir un fan acharné. Parce que la normalité érigée en dogme est en fait toute relative, et que plus on fréquente des fans, de plus en plus passionnés, et plus on va loin soi-même dans la passion.
Voici un aperçu de la transformation progressive d’une personne en fan obsessionnel.

Etape 1 : Le fan en chambre

Vous écoutez la radio ou regardez la télé, et une mélodie, un riff de guitare, quelques paroles captent votre attention, sortant du bruit de fonds. Ou bien un dialogue, un visuel émerge du ronronnement ambiant de la télévision et capte votre attention. Vous sortez du mode « consommateur passif au temps de cerveau disponible » pour redevenir un être doté de cinq sens, dont un ou plusieurs viennent d’être stimulés par quelque chose qui a résonné en vous. Pourquoi? Allez savoir.

Certaines influences sont faciles à identifier. Ca peut être une phrase qui fait écho à votre situation du moment, un visage ou une voix qui vous évoquent un souvenir, conscient ou pas, un solo de guitare ou une rythmique qui sonne juste. Ou à l’inverse, quelque chose de tellement inhabituel que vous devenez curieux d’en savoir plus.

babymetal_getty

Un exemple au hasard

Vous regardez donc tout l’épisode, lisez une page, ou bien vous cherchez à réécouter la chanson. Si c’est concluant, vous voilà normalement enclin à suivre la série, à lire le livre ou écouter tout l’album. Si l’artiste passe en concert près de chez vous, vous irez probablement le voir. Vous achèterez peut-être les DVD ou les autres tomes de la série. Souvent, ça en reste là.

Le passage à l’étape d’après dépend de divers facteurs, l’un d’eux étant le temps dont vous disposez. On voit peu de nouveaux fans dans la catégorie « jeune parent débordé », car le temps consacré à un loisir est, par définition, votre temps à vous. Celui que, entre le travail (ou les études), les corvées quotidiennes, les transports et la vie sociale et familiale, vous pouvez dégager pour faire réellement ce que vous voulez, quelque chose d’a priori improductif (sauf que, on le verra, c’est loin d’être toujours le cas). Ceux qui sont fans et parents étaient déjà fans avant de donner naissance à de futurs petits fans. Car apparemment, être fan tend à être héréditaire, ou du moins contagieux.

Il faudrait d’ailleurs étudier l’émergence récente de la « culture fan » en France, et en quoi on pourrait la lier à la fois à la fin de la confiance envers le monde de l’entreprise, et à la mise en place des RTT. La génération actuelle des 20-40 ans est celle qui a vu au moins un parent ou un proche mis au chômage sans ménagement après plus de 20 ans de bons et loyaux services. Ils ont souvent galéré pour décrocher un CDI – quand ils en ont un. Ils ne croient plus à l’emploi à vie, ni que travailler plus leur fera forcément gagner plus. L’avancement au mérite est plus l’exception que la règle. Du coup, ils ne veulent plus vivre pour travailler, mais plutôt travailler pour vivre. Quand ils ont fini leur journée de travail, ils veulent penser à autre chose.

when life gives you lemons blog

Grâce aux DVD, au câble et à la TNT, ils ont à leur disposition non seulement un plus grand choix de médias, mais aussi, grâce au Web, des moyens d’en discuter avec d’autres personnes régulièrement, même s’ils n’habitent pas dans des grandes villes. De quoi satisfaire tous les goûts, même les plus inhabituels, et de trouver malgré tout des gens avec qui les partager. C’est la beauté d’Internet : avant, pour parler de son film préféré, il fallait trouver quelqu’un au bar ou à la machine à café qui l’avait vu aussi. Facile quand il s’agissait du grand succès de l’été dernier, diffusé à la télévision la veille, mais plus difficile pour le polar serbo-croate de 1952 en noir et blanc qui vous avait marqué il y a dix ans au ciné-club de la fac. De nos jours, même si votre film culte n’a que cinquante autres fans dans le monde, vous pourrez vous retrouver sur un forum de cinéphiles pour en parler.

(à suivre…)

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12 réflexions au sujet de « Comment devient-on fan (1) : le fan en chambre »

  1. J’adore les fans souvent ils ont les cellules du cerveau, qui bouillonnent. De mon avis , les gens dit « normaux » sont souvent fades, sans saveur. Pourtant je n’aime pas les fans de masse, je commence a m’inquiétè avec les Babymetal. Je suis un mauvais fan car je ne traverse pas le temps, mon intérêt vagabonde.

    • Ah, je me dis souvent la même chose (les 2), je dis « Les gens passionnés sont passionnants ». Je ne partage pas forcément l’objet de leur passion, mais je trouve toujours ça positif qu’ils s’enthousiasment pour quelque chose.
      Je suis une « serial » fan aussi, j’ai du mal à maintenir mon intérêt passé 3-5 ans en général… voire moins.

      • Pareil, j’ai des « phases » où je me mets à fond et ensuite ça passe. Enfin ça dépend, il y a aussi des choses que j’aime dans la durée. Par contre je suis une fan bizarre, je ne vais pas tellement acheter (places de concert, DVD de séries…), ni me déplacer loin, mais plutôt vouloir voir toutes les interviews sur le net, essayer de mieux comprendre la personne qui a produit l’oeuvre. Oh, et je fais du prosélytisme à fond, j’arrive toujours à embarquer des amis dans mes élans. 😄 Et bien sûr, dans certains cas, je cherche à rencontrer en vrai le/s concerné/e/s. Et c’est là que j’aime mon blog pour faire des interviews, on y revient toujours ! ^^

        • J’ai arrêté d’acheter beaucoup (merchandising etc), je n’achète que le « produit principal » en général (cad les CDs, livres ou DVD suivant le fandom) et des places de concert parce que j’aime le live. Pour les déplacements, en ce qui me concerne c’est un goût acquis parce que de toute façon, sans « carotte » de ce genre j’ai tendance à procrastiner en me disant « J’aimerais visiter [] un jour », et je n’y vais pas… donc maintenant en fait, dès qu’il se passe quelque chose dans une ville que j’ai envie de découvrir, c’est le facteur déclencheur du voyage – plus que la principale raison.
          Par contre effectivement je me documente sur le web, mais ça aussi, je le fais moins avec le temps.
          Je « prosélyte » pas mal 😄 mais moins pour embarquer des gens que parce que quand j’aime quelque chose, j’ai tendance à vouloir en parler.

          • Alors moi je n’aime pas tellement voyager de toute façon, du coup je ne me force pas. ^^ Ah, ça, qui n’aime pas parler de ce qu’il aime ? Mes pauvres parents en savent quelque chose, je les ai bassinés avec toutes mes lubies. 😄

            • Ah si tu n’aimes pas ça, effectivement, faut pas se forcer 🙂 Moi j’y ai pris goût en le faisant en fait, et en choisissant moi-même ce que je fais sur place. Ce n’est pas toujours ce qui est indiqué sur les guides (le shopping par exemple, très bof…). C’est pour ça que j’aime bien avoir au moins un concert ou une expo en « cible ».

              • Moi le shopping ça ne me dérangerait pas ! ^^ Le truc qui peut me faire bouger c’est d’aller rendre visite à des amis qui sauront me montrer ce qu’ils aiment de l’endroit où ils vivent.

                • Ben de nos jours, le shopping, vu que la plupart des marques tu les retrouves dans le monde entier, c’est pas très intéressant je trouve ^^ Après, dans la plupart des villes j’ai trouvé des choses qui me plaisaient, mais c’est parce que j’ai pris le temps de regarder dans les guides bien en avance.

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