Comment devient-on fan (4) : Le fan en expédition

Etape 4 : Le fan en expédition

Aller plantonner (néologisme, de l’expression « faire le planton ») devant un hôtel est plus délicat, parce que c’est le cran au-dessus dans le comportement obsessionnel. C’est à la fois mal vu, consommateur en temps, et on s’approche de la ligne blanche marquant la séparation entre vie publique et vie privée de l’artiste. Mais à lire que, tiens, untel, en sortant de son hôtel, s’est arrêté pour signer des dédicaces, et poser tout sourire pour des photos avec les fans présents, on se dit que ça ne doit donc pas le déranger tant que ça que des gens l’attendent là, sur le trottoir, sans faire trop de bruit. On n’espère pas avoir la chance de cette fan de Mariah Carey qui, remarquée par la star à la sortie de son hôtel à Cannes, a été invitée à discuter quelques minutes avec elle dans sa chambre d’hôtel [1]. Ou cette fan de Keanu Reeves qui lui est tombée dessus par hasard à la sortie d’un restaurant, ou cette autre.

Ce n’est pas le cas de tous, et ça bien sûr dépend des moments. Mais il n’est pas si difficile de savoir à quoi s’en tenir : ceux que ça dérange passent par les portes de derrière ou fuient les appareils photos. Dans ce cas-là, on peut tenter une fois pour savoir à quoi s’en tenir, et quand on voit que ça les gêne et que ça ne mènera à rien, on ne revient pas. Autant s’éviter une perte de temps, voire un léger ressentiment. Car même sans considérer la signature d’un autographe comme un dû, un refus peut être signifié de manière plus ou moins polie. Si on est sur la voie publique et qu’on ne joue pas les pots de colle, on apprécie un minimum de civilité en retour.

Des artistes comme Bono ou Paul McCartney, qui ont pourtant des millions de fans et ont connu des vagues d’hystérie, parviennent très bien à gérer les rencontres impromptues. Dixit Mc Cartney, quand quelqu’un l’aborde, il lui suffit généralement d’expliquer « Ecoutez, c’est un moment privilégié pour moi, je suis vraiment désolé, j’espère que vous comprenez », et les gens respectent le fait qu’il veut passer un moment tranquille car eux-mêmes tiennent à leur intimité. Idem pour Bono, qui tient sensiblement le même discours aux fans qui à l’occasion frappent à sa porte ou qui le saluent dans la rue. Il admet qu’il lui arrive aussi de tomber sur un obsédé des célébrités et que dans ce cas-là il s’en va… Mais il s’agit à l’entendre d’une minorité – et vu la notoriété de U2, il est reconnu dans le monde entier. La morale de l’expérience, c’est que si le respect est présent des deux côtés, tout le monde repart content, même sans avoir eu d’autographes et de photo, et, pour les fans, sans avoir forcément envie de revenir mais sans que leur bonne opinion de l’artiste soit gâchée pour autant (avis aux ronchons…).

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S’il s’avère que l’artiste ne semble pas s’y opposer et qu’il s’arrête volontiers pour échanger quelques instants avec les fans, ça peut donner envie de tenter sa chance aussi. Est-ce réellement plus bête que de passer des heures le long d’une route à attendre le Tour du France, dont les coureurs passent tellement vite qu’on ne les reconnaît même pas? Et ils ne risquent pas de s’arrêter pour faire une dédicace, eux.

Au début, on se sent un peu ridicule, mais pour peu qu’on ait du temps libre ce jour-là, et qu’on rencontre sur place des gens sympathiques et équilibrés, ça paraît moins désespéré. Après tout, être fan est un loisir, et personne n’a dit qu’un loisir devait forcément être sérieux, au contraire. Le principal pour se détendre est de se changer les idées du quotidien. Alors, coincer la bulle dans les beaux quartiers (les artistes à succès descendent rarement au Formule 1 de la zone industrielle de Melun), en papotant de tout et de rien avec des gens qui ont au moins un intérêt commun avec vous, on a vu pire comme façon de passer une heure ou deux. Si on pouvait installer quelques sièges en face du Plaza Athénée ou du Ritz pour échanger des potins au soleil autour d’un café et de petits gâteaux, ce serait encore mieux. Mais bizarrement, les portiers n’apprécient pas trop qu’on s’y installe.

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Fans devant le palace de Deauville.

 

Si vous avez l’intention de les aborder, ça ne sert pas à grand-chose d’aller prendre ce fameux café à l’intérieur des hôtels en question : certes, on a le droit d’y entrer (tenue correcte exigée, et sous réserve de comportement mesuré). Certes, le personnel a l’habitude qu’une partie des clients vienne au bar dans l’espoir de voir des célébrités. Certes, certaines personnes y vont aussi pour être vues. Mais ne vous faites pas d’illusions : vous n’êtes pas le premier à y penser. Les récits que j’ai recueillis de fans qui avaient passé la soirée au bar, ou même pris des chambres dans le palace de l’artiste dans l’espoir de le croiser ou, fantasme, de discuter avec lui, s’achevaient pour la plupart en échecs retentissants. Les stars, leur entourage et le personnel des hôtels ne sont pas dupes, et savent reconnaître à cent mètres les gens qui sont là pour la traque. Ils évitent alors de se montrer s’il y a quelqu’un de suspect dans les zones publiques. Le personnel, quant à lui, vous invitera poliment mais fermement à vous déplacer hors de l’itinéraire de l’artiste. Ca fait partie du service. Le brillant souvenir espéré se résume donc en général à « on a savouré notre cocktail à cinquante euros mais on n’a vu personne à part le staff » ou « on a dépensé cinq cent euros pour une nuit mais on n’a même pas pu aller à leur étage parce que les gardes du corps bloquaient l’accès. Au final on ne les a même pas vus sortir, alors qu’ils ont signé des autographes aux fans qui étaient dehors ».

Car oui, autre facteur non négligeable : si les artistes sont sympathiques, ou au moins habiles à gérer leur image, ils seront souriants tant que vous respectez les frontières qu’ils installent. En revanche, si vous les transgressez, vous aurez surtout droit à la soupe à la grimace, voire à des remarques désagréables. Et vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-mêmes. Vous n’aimeriez sans doute pas qu’un de vos clients vous poursuive durant vos courses hebdomadaires ou lors d’une sortie au restaurant, pour vous demander de finir le dossier sur lequel vous travaillez. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse.

J’ai eu un jour la surprise d’entendre une voix familière commander un café derrière moi à la caisse d’un snack. En me retournant, j’ai reconnu Terry Jones, ex-membre des Monty Python. Sa voix m’est d’autant plus connue qu’il a écrit et présenté une série de documentaires historiques pour le câble, avec l’humour et la verve qu’on lui connaît, et une bonne dose de passion pour l’histoire. Certes, la rencontre n’était pas totalement improbable, étant donné qu’il s’agissait d’un salon de dédicaces dont il était l’un des invités (Collectormania, dont, au passage, la photo illustre mon entête de blog). Mais dans ce genre de salons, les artistes ont généralement une salle privée (appelée Green Room) pour se reposer à l’abri des regards. Aussi j’étais passablement étonnée de me retrouver nez à nez avec lui en attendant qu’on me serve mes frites.

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Terry Jones à Collectormania 2006

Trop surprise pour cacher que je l’avais reconnu, j’ai préféré être franche et lui adresser quelques mots maladroits, en ajoutant qu’il ne devait pas s’inquiéter et que je n’allais pas lui gâcher sa pause café. Il a ri, a pris sa consommation et est allé s’asseoir. Quand ma commande est arrivée, j’ai choisi à dessein une table à l’autre bout de salle, pour m’épargner la tentation de l’épier. Le temps de finir mon assiette, j’ai senti qu’on me tapotait l’épaule, et en levant le nez, j’ai vu Terry Jones, qui m’a fait coucou avant de repartir à sa tâche. Puisque ma table n’était pas sur son chemin, j’ai supposé que c’était une manière de me remercier de l’avoir laissé savourer son café tranquillement, comme promis (ou peut-être qu’il allait reprendre son poste). Pas de quoi sauter au plafond, mais rétrospectivement, je garde de l’épisode un bien meilleur souvenir que si j’avais manœuvré pour m’installer près de sa table, où j’aurais seulement gagné l’insigne privilège de voir… un type boire un café. Sortez les appareils photos, v’là le scoop.

 

[1] Eliane Girard et Brigitte Kernel, Fan attitude, Librio, 2002

(à suivre…)

19 réflexions au sujet de « Comment devient-on fan (4) : Le fan en expédition »

  1. J’ai pensé à tes articles hier, une copine m’a encore raconté des anecdotes assez dingues sur les fans les plus étranges. Du style, poser d’office un bébé sur les genoux d’un couple de célébrités pour prendre une photo… Je n’en revenais pas !

  2. Tout est une question de respect d’un côté ou de l’autre. Je me tue à le dire. Tous les fans ne sont pas des déséquilibrés notoires et chaque artiste a le droit de boire son café ou de faire une pause en paix. Notoriété certes mais droit au respect de la vie privée aussi.

  3. J’ai jamais été le nez collé au vitres d’un hôtel pour voir une star … J’ai horreur d’attendre et j’ai horreur de perdre mon temps mon temps lol
    En revanche tomber sur une star au Resto … J’adorerais ça illuminerais ma soirée ahah

    • Alors là rassure-toi : dans les hôtels où ils descendent, les bars ne sont pas en vitrine…😉 Moi ça ne me dérange pas de passer un peu de temps devant un endroit chic si j’ai de bonnes chances de voir les artistes. Je n’essaie pas avec ceux qui sont connus pour fuir les fans. (Quoique pour être honnête, il n’y a guère que TH qui me motivait assez pour ça… car je savais que 9 fois sur 10 ils sortaient pour signer).

      • Je crois que je suis pas une fan « Stalker » j’ai toujours peur de déranger en tant normal alors bon … C’est moyen pour une fan lol

        • Ben moi aussi, mais eux je savais qu’ils sortaient volontiers signer. Sinon j’aurais jamais osé. Et franchement, à l’époque où j’ai commencé, tu voyais que ça les amusait et que ça leur faisait plaisir de voir du monde. Ensuite ils sont devenus plus blasés et flippés (à cause de vraies stalkeuses). Je parle de quand ils étaient en tournée promo ou concerts, hein. Pas de les pister à l’hôtel quand ils sont en vacances…

          • Ahah oui j’avais compris c’est sur que la célébrité au début ça doit être marrant et puis au final c’est tkt la même sa devient « saoulant » de ne pas pourvoir se déplacer sans créer l’hysterie lol

  4. Amusante tes histoires, j’aimerais un jour rencontrer les babymetal , mais il y as grande chance que je tombe dans les paumes avant d’avoir pu dire un mot.

    • J’ai peur que les BM ne soient les moins approchables du lot, vu l’entourage et leur âge (ils doivent les protéger). Mais j’aimerais bien aussi les voir qq instants.

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