Carnet de comptoir : conte de Noël

La famille Commeilfaut déjeune au salon de thé anglais. Madame explique à sa petite fille blonde tous les plats très British, avec moult précautions sur ce qu’elle pourrait aimer ou pas. Le grand fils renfrogné se voit attribuer un chocolat chaud – qu’il ne finira pas. Il aurait peut-être préféré un Coca.

L’ado aux cheveux gras ne dit mot du repas. Comme c’est un café-librairie, chacun quitte la table, en binôme ou en groupe, pour trouver son bonheur. Madame conseille à son grand fils une collection de biographies de grands hommes, de Gandhi à Martin Luther King. Ou un roman d’aventures, comme l’Homme au Masque de Fer d’Alexandre Dumas.

Le fils reste coi. Et moi je suis narquoise. Peut-être aurait-elle plus de succès en suggérant des lectures de ce siècle. Ou en lui demandant ce qui l’intéresse, au lieu de lui imposer ses goûts très comme il faut.

Ce que le père essaie, disant qu’il a vu qu’allait sortir un film Assassin’s Creed.

Réponse pincée de madame : « Qu’est-ce que ça veut dire, Assassin’s Creed? ».

Mais comment donc, tu traînes ta famille dans une librairie anglo-saxonne et tu n’es pas bilingue? Ou c’est un piège ?
Le père lit l’article sur son téléphone :
« C’est tiré du célèbre jeu vidéo. C’est un genre de… ninja… »
La mère, fixant son fils :
« Ah, c’est un jeu pour dingos. »
Sa fille demande de quoi parle le jeu.
La mère élude (elle serait bien incapable de répondre) et répète sa formule.

Anna Wintour anim

Alors madame, il vaut mieux tuer des gens dans des jeux vidéos que dans la vraie vie. Ca défoule des frustrations du quotidien, comme, au hasard, celle de voir ses goûts systématiquement rabaissés par un proche. Quand fiston aura quitté la maison pour ses études, ne vous étonnez pas s’il ne donne guère de nouvelles : vous avez pris bien soin de lui faire passer l’envie de vous dire quoi que ce soit. Déjà que c’est un âge où on a l’impression que tous les adultes sont des ennemis qui ne vous comprennent pas, vous en plus, vous y ajoutez le mépris envers ce qui pourrait l’intéresser.

Rassurez-vous : la veille encore, dans un musée, une jeune fille et sa mère, une Commeilfaut elle aussi, discutaient de comment convaincre le petit ami de la jeune fille d’aller voir une expo avec sa future belle-mère, car il n’était pas très musée, plutôt « un peu geek sur les bords », dixit mademoiselle, mais quand même fana d’histoire, « C’est pour ça qu’on s’entend bien ». Donc même si votre fils « dévie », il pourra quand même trouver une bru fille de bonne famille. Comme ça, vous et la belle-mère pourrez déguster votre muesli sans cannelle autour d’une tasse de thé, en discutant de sujets certifiés convenables par l’académie des gens Commeilfaut.

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Je me tâte pour glisser un mot d’encouragement à l’ado, au cas où l’occasion se présenterait de lui parler seul à seule. Pour lui dire que c’est un mauvais moment à passer, qu’il lui suffit de trouver des gens qui ont les mêmes goûts que lui ou moins de préjugés que sa daronne.

Mais alors que madame Commeilfaut est partie avec sa fille regarder les rayons, le père sort de son sac, en complice, un comics de Spider-Man et le lui tend. L’ado le feuillette volontiers, et le père lui confie qu’il a acheté des DVD d’action, qu’ils pourront les regarder ensemble.

Je souris. Un parent sur deux qui essaie de communiquer, c’est déjà pas mal. Il y a de l’espoir.

conte-de-noel

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