Throwback Thursday Livresque #17 : un livre invisible (dont on ne parle pas assez)

Le Throwback Thursday Livresque est un rendez-vous littéraire organisé par BettieRose Books and Pin-up. Vous pouvez retrouver tous les liens des participant(e)s sur son blog. Chaque semaine, un thème est associé et le principe est de parler d’une lecture en rapport avec ce thème, un livre qui n’est pas dans l’actualité mais dont vous aviez envie de parler.

Comme Lost in Chapter 13 la semaine dernière, il s’agit cette semaine de ma première participation à ce rendez-vous. N’étant pas bloggueuse littéraire, je n’ai pas prévu de le faire régulièrement, mais en voyant le thème de cette semaine, c’était l’argument idéal pour rédiger un article qui me trottait en tête depuis un moment.

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Le livre : Mauvais génie, de Marianne Denicourt et Judith Perrignon

Ce tout petit volume, co-écrit par l’actrice Marianne Denicourt et la journaliste Judith Perrignon est idéal dans la catégorie du livre invisible, parce qu’en essayant de trouver plus d’informations pour écrire dessus, a posteriori, j’ai eu bien du mal à en trouver. Peu de critiques littéraires ou d’articles, et encore moins qui aient eu la curiosité de se renseigner auprès des auteurs, en dehors de celui-ci.

Désintérêt pour ce qui apparaît dans certaines critiques comme moins un objet littéraire qu’une vengeance qui aurait dû rester privée? Ou copinage qui leur fait garder le silence pour ne pas froisser le sujet du récit?

Si je me souviens bien, c’est l’un des rares livres pour lesquels je m’étais fendu d’un commentaire sur la Fnac, qui fut curieusement supprimé (ou jamais validé). Pourquoi, mystère.

Heureusement, Wikipédia en fait une petite mention dans la page de l’actrice, dans une rubrique « Polémique » :

Alertée par Juliette Binoche et estimant que Rois et Reine d’Arnaud Desplechin, son compagnon au début des années 1990, s’inspire largement de sa vie, Marianne Denicourt publie, en 2005, Mauvais génie, un livre coécrit avec la journaliste Judith Perrignon dans lequel elle lui reproche d’avoir exploité des éléments douloureux de sa vie privée et de leur vie commune. Elle le poursuit ensuite en justice, en 2006, lui réclamant 200 000 euros de dommages-intérêts, mais elle est déboutée le 3 avril 2006 par le tribunal. Celui-ci estime que l’œuvre de Desplechin, même si elle s’inspire largement de la personnalité et de l’histoire de Marianne Denicourt, voire de ses proches, constitue une œuvre de fiction non réductible à ces faits réels sans qu’il y ait « atteinte à la vie privée ». Par ailleurs, Marianne Denicourt n’est pas condamnée en retour, à la suite de la plainte du producteur, par le même tribunal qui considère que cette dernière a pu « souff[rir] de voir ces événements douloureux de sa vie privée utilisés par son ancien compagnon ».

L’histoire

Arnold Duplancher est un réalisateur adulé du microcosme parisien. Certes, ses films ne remplissent pas forcément les salles, mais en revanche, les critiques de cinéma lui réservent toujours un accueil de choix. Et quand un critique à un festival ne semble pas aimer son film, il fait l’objet d’une « explication » sur ce qu’il n’a pas compris de la grandeur du film en question, assiégé au bar du Martinez par Arnold et son producteur jusqu’à ce qu’il se soit rangé à leur avis.

Cela ne suffit pas à guérir les multiples névroses d’Arnold, et il vit notamment dans la paranoïa de la vengeance de plusieurs de ses anciens proches. Ils ont tous le même reproche à lui faire : les avoir manipulé et avoir pillé leur histoire personnelle pour en nourrir ses films. La dernière en date, c’est une ex-compagne, qui reconnaît dans son dernier scénario la mort tragique et accidentelle du père de son enfant, alors qu’elle était enceinte, et la maladie et la mort de son propre père. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à y voir une ressemblance, puisque c’est par une amie actrice qui l’avait remarqué qu’elle a eu accès au script.

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Mon avis

J’ai lu ce roman quelques années après avoir assisté à une avant-première d’un autre film d’Arnaud Desplechin, « Esther Kahn », en présence du réalisateur, ainsi que je le raconte ici. Ni le film (dont la version longue souffrait de longueurs prétentieuses dont certaines n’avaient pas été coupées de la version courte), ni le réalisateur ne m’avaient fait grande impression. Aussi j’étais curieuse de lire enfin un témoignage qui changerait du monde merveilleux des bisounours du cinéma français où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et surtout tu ne dis pas de mal des gens qui ont la cote auprès d’une certaine presse, sinon tu ne bosses plus jamais…

Je n’ai pas été déçue : le portrait est acerbe, drôle, et dresse un étonnant profil psychologique pathologique de créateur persuadé que son art l’autorise à tout. Je me suis étonnée que certains tombent à bras raccourcis sur Marianne Denicourt pour cela, puisque le personnage de créateur torturé est un poncif, et que Woody Allen en a fait la moitié de sa filmographie avec un grand succès auprès du même public germano-pratin. « Arnold Duplancher » n’est pas le seul à en prendre pour son grade, d’ailleurs : ce qui est montré en filigrane, c’est aussi tout le système de renvois d’ascenseurs de ce monde fermé, qui fait que quoi qu’il fasse, il n’est jamais réellement contredit parce qu’il sait quels fils tirer. Ce qui l’entretient dans ses manipulations perverses du malheur des autres.

Contrairement à certains critiques, je n’ai pas trouvé que cela manquait de style. C’est bref, certes, mais mordant, enlevé, et cela a au moins le mérite de lever un coin de voile sur un univers d’initiés. Et je comprends et partage son sentiment cathartique. Quand à savoir si c’est mesquin ou pas : elle a fait exactement la même chose qu’Arnaud Desplechin : transformer une histoire vraie en personnages de fiction. Si elle a déformé la réalité, je doute que ce soit plus que lui, et son livre est drôle et instructif, deux qualités qui font défaut au peu que j’ai vu des films de Desplechin (j’ai tenu la moitié d’un autre, si je me souviens). Je ne vois pas au nom de quoi elle aurait moins que lui le droit de le faire.

Comme le dit Marianne à la fin de l’article cité plus haut,

Peu importe que Mauvais génie soit lu ou non, qu’il incite à aller voir le film ou pas : je devais l’écrire pour les cinq personnes qu’Arnaud Desplechin a fait souffrir à dessein. Ce n’est pas un livre contre lui, c’est un livre “pour”. Pour résister et mettre en lumière un certain processus de création.

Pour finir, à un moment le personnage de Marianne, dans le livre, se demande si, finalement, « Arnold » ne l’a courtisée que parce qu’il avait entendu parler de son histoire et voulait en savoir plus pour se nourrir de cette douleur. Elle répond peut-être à une question que je me posais depuis longtemps : comment et pourquoi diable Desplechin avait-il choisi Summer Phoenix comme héroïne de son film? Elle n’avait eu que des rôles mineurs, ou secondaires dans des films obscurs. Il prétendait en interview l’avoir vu dans un film jamais sorti ici et très confidentiellement aux USA. Je soupçonnais qu’il voulait capitaliser sur son nom, mais après la lecture du roman, je me demande s’il n’espérait pas aussi tirer de la collaboration une nouvelle victime pour sa manie de s’inspirer des malheurs des autres.

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