Lecture : HHhH de Laurent Binet (ou : Je n’aurai jamais le Prix Goncourt)

Je n’aurai jamais le Prix Goncourt.

Je n’y comptais pas d’ailleurs. Mais je me suis fait cette réflexion en lisant un best-seller de ces dernières années, HHhH de Laurent Binet. HHhH, en allemand « le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich », raconte la genèse de l’attentat à Prague contre celui dont c’était le surnom, Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo, des services secrets et du RSHA. Le cumul des mandats ne l’effrayant pas, il était alors en poste de « Protecteur adjoint du Reich en Bohême-Moravie », titre que l’Histoire a moins retenu que son surnom de Bourreau de Prague. Laurent Binet s’attache à raconter le parcours des deux soldats tchèque et slovaque qui ont mené l’opération, autant que celui de Heydrich. Chronique d’une histoire vraie, roman de guerre et d’espionnage autant qu’historique, le récit ne peut que pousser à tourner les pages. Et de ce côté, il remplit son contrat.

hhhh_couv_s.png

L’originalité du roman, qui a fait une part de son succès sans doute, est le parti pris de l’auteur de partager son cheminement dans l’écriture de ce roman. En particulier, il revient souvent sur son refus de trop romancer, justement, pour ne pas trahir la gravité du sujet, et la mémoire des protagonistes qui ont risqué leur vie pour abattre l’un des pires dignitaires nazis.

En quatrième de couverture, cela promettait d’être intéressant. Au fil des pages, ça l’est beaucoup moins. Qu’il raconte ses promenades dans sa ville adorée de Prague avec sa très jolie petite amie tchèque, ce qui lui permet de récolter une abondante documentation, ça sonne un peu comme une justification, mais soit. On a ainsi une visibilité sur ce dont il est sûr ou ce qu’il est contraint d’inventer.

Mais les digressions se font de plus en plus agaçantes à mesure qu’on se rapproche de l’instant crucial et qu’il s’éloigne du sujet du livre. A quoi sert le passage où il parle de sa lecture du Jan Zizka de George Sand, si ce n’est à se vanter de l’avoir lu, comme un élève de terminale qui cherche à caser un maximum de citations dans sa dissertation? Les tensions de son couple avec Natacha (sa petite amie d’après, pas la Tchèque) ont-elles réellement leur place dans le récit? Surtout que le sujet principal de son histoire, je vous le rappelle, n’est pas une bluette à la Amélie Poulain : on passe en revue une série d’exactions dont Heydrich est coupable, directement ou en les ayant dirigées à distance.

La tirade nombriliste suivant le discours de Heydrich contre le corps enseignant tchèque, pour justifier de prolonger la fermeture des universités, en est un bel exemple. Le discours est typique des exhortations nazies à se méfier des opposants intellectuels et à favoriser la rééducation par l’exercice physique – un grand classique des dictatures, certes. Il faut des soldats et donc du muscle pour mener des guerres et étouffer les résistances.

De là à conclure que le sport est « quand même une belle saloperie fasciste », même moi qui suis fâchée avec l’exercice physique, je n’aurais pas osé. Et puis l’ode à l’Education Nationale… ça va les chevilles? Heureusement que tout le livre repose sur la tentative de rester humble pour raconter de tels actes!

fjva_hfhh_1s

A la rubrique du devoir d’école, on sent aussi le poids de l’auto-justification que non, ce n’est pas par sympathie envers le nazisme qu’il écrit ce livre (contrairement à ce qu’auraient pu penser les libraires chez qui il commandait de la documentation sur la période). Pour preuve, il insiste plusieurs fois sur le fait que Heydrich a beau être blond aux yeux bleus comme un bon Aryen, il n’est pas très beau, il a même un visage chevalin. En clair, c’est un vilain méchant pas beau.

Certes.

S’il était scénariste de cinéma et se laissait aller à la fiction (chose qui semble lui paraître une déchéance dans ce livre), Laurent Binet habillerait ses vilains de noir et de rouge, les gratifierait d’une balafre et de noms comme Profion ou Damodar. Et leur ferait ponctuer l’énoncé de leurs plans diaboliques d’un rire sardonique.

dungeons-and-dragons-damodar profion

Il souligne également avec force commentaires personnels l’atrocité des crimes de Heydrich. Avant, pendant ou après nous les avoir racontés en détail. Pour le cas où les deux du fond qui liraient distraitement et manqueraient de l’éthique la plus élémentaire ne sauraient pas que tuer des dizaines de milliers de civils, c’est pas bien. Et leur faire creuser leur propre tombe – enfin, une fosse commune – juste avant, comme il l’a fait à la tête des Einsatzgruppen en Pologne, c’est carrément cruel. Même si c’est aussi une question de logistique. Quand on va tuer quelqu’un, sa famille, son village et 30 000 personnes avec, logiquement, on doit se moquer un peu de lui causer en plus de l’angoisse avant. Je suppose.

C’est gentil, monsieur le professeur, mais si vous arrêtiez de croire que le monde est une classe de sixième et qu’il faut raconter comme à des imbéciles qui ne savent rien, votre récit serait moins ennuyeux. Une des leçons d’écriture que j’ai retenues d’interviews d’auteurs que j’estime, c’est « Show, don’t tell ». Montre, ne raconte pas. Ne dis pas qu’un personnage est brave, montre-le accomplir des actes de bravoure. Ne dis pas qu’il est intelligent, fais en sorte que ses actions parlent pour lui.

En l’occurrence, les exactions de Heydrich étant déjà décrites, les commentaires sont superfétatoires.

fjva_hfhh_2s

C’est peut-être le but. Il taille d’ailleurs un petit costard aux Bienveillantes de Jonathan Littell, sorti avant qu’il n’ait fini de rédiger HHhH : craignant d’abord qu’un roman sur le même thème ne mette en péril ou rende caduque la sortie du sien, puis se rassurant en disant, en gros, que le sien est bien différent car il ne tombe pas dans le travers de la fictionnalisation (à ce stade, je m’attendais presque à un « nananèreuh »). Dans sa lutte héroïque (c’est en tout cas l’impression qu’il tente d’en donner) contre la tentation de romancer un pan d’Histoire avec un grand H(hhh), Laurent Binet tue dans l’oeuf tout souffle dramatique qui essaierait de se glisser dans l’histoire, cassant le rythme par des digressions ou des commentaires visant à se remettre en recul.

Ce qui est curieux : si ses élèves lui rendaient des copies construites ainsi, il leur reprocherait probablement du hors-sujet. Ou du remplissage.

Et la langue ne m’a pas frappée dans un sens ou dans l’autre, à part une antonomase par ci par là.

Au final, en refermant le livre, je me suis fait trois réflexions :

  • est-ce qu’il a eu le Goncourt sur ses qualités littéraires ou sur ses qualités de reconstitution historique?
  • pourquoi diable, en France, on s’astreint à être ennuyeux quand on veut être didactique ou traiter de sujets sérieux?
  • à force d’insister sur le fait qu’un auteur doit rester humble devant l’Histoire et de raconter par le menu à quel point il s’y tient, Laurent Binet apparaît comme tout sauf humble. Un comble.
Publicités

8 réflexions au sujet de « Lecture : HHhH de Laurent Binet (ou : Je n’aurai jamais le Prix Goncourt) »

  1. J’ai adoré ta chronique et le ton que tu lui as donné ! Je ne lis pas ce genre d’ouvrage et celui-ci ne fera pas exception. bonne journée 😉

  2. Merci, mais merci d’avoir aussi bien mis en mot le ressenti que je j’avais sur ce bouquin.

    ‘C’est gentil, monsieur le professeur, mais si vous arrêtiez de croire que le monde est une classe de sixième et qu’il faut raconter comme à des imbéciles qui ne savent rien, votre récit serait moins ennuyeux’
    => Voilà pas mieux!

    Autant je n’avait pas aimé les Bienveillantes pour une question du style, autant celui ci m’a hérissée au fil des pages tellement j’avais l’impression d’être prise pour une demeurée finie. J’ai tenu jusqu’à une grosse moitié puis j’ai laissé tombé.
    Des livres d’Histoire et des bio « sérieuses », il y en a de bien bien mieux qui eux ne s’écoutent pas autant parler !

    • Les répétitions inutiles sont assez symptomatiques des livres écrits par des profs. Obligation de rabâcher à l’oral pour que ça rentre. Oui mais à l’écrit, si on ne comprend pas, on relit… Heureusement ce n’est pas systématique chez les auteurs profs, hein, mais là, j’avais deviné le cursus de l’auteur avant qu’il le confirme.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s