Réhabilitons le Dune de David Lynch

Alors que tout le monde trépigne d’impatience à l’idée de voir l’adaptation du roman culte de Frank Herbert par Denis Villeneuve, regardons un peu son prédécesseur, cad la version de David Lynch, sortie en 1984. Souvent critiquée depuis, par les fans et les cinéphiles.

Première exposition- a beginning is a very delicate time…

Il y a des oeuvres dans lesquelles vous voulez vous replonger régulièrement et d’autres qui vous marquent tellement qu’un seul passage suffit. Quand le film Dune est sorti, en 1984, j’étais trop jeune pour avoir lu le roman. Mais j’aimais la science-fiction, Temps X (l’émission des frères Bogdanoff) en a parlé et m’a incité à le guetter en salle. A dire vrai, j’avais tellement peu retenu le pitch que le temps que le film passe dans mon cinéma de province, je croyais voir l’histoire de 2 cosmonautes échoués sur une planète désertique.

Bonjour la claque sidérale devant le « spice opéra » démesuré de David Lynch.

Duel au couteau dans le futur

Sur le moment, j’ai adoré.

Tellement que dans la foulée, j’ai lu le roman. Et là, re claque : ah mais à côté du livre, le film est tout pourri. Enfin, très réducteur. Normal, vous me direz : impossible de faire tenir en 2h l’intrigue touffue, les nombreux personnages et les clans/organisations dont ils font partie, et toutes les considérations politiques, religieuses, environnementales et autres du roman. Fatalement, la comparaison n’était pas à l’avantage du film.

De ce fait, je ne l’ai jamais vraiment regardé à nouveau.

De David Lynch, je ne peux pas dire que je sois fan, même si après Dune, j’avais regardé et bien aimé Twin Peaks. Elephant Man m’avait pas mal traumatisé, et j’ai heureusement suffisamment peu accroché à Eraserhead pour en dire autant… Après, je n’ai pas insisté, arrivant à la conclusion que pour original que soit son cinéma, ça ne me donnait pas forcément envie de le regarder.

Dame Jessica et Paul

Deuxième exposition – 2020

La nouvelle adaptation en préparation ayant rappelé à tout le monde l’existence de Dune, Arte et Netflix ont ressorti le film de David Lynch. Que j’ai donc regardé, en m’apprêtant à en rire un peu.

Alors certes, les effets spéciaux ont assez mal vieilli. Normal, ils ont pris 25 ans. Je rappelle qu’à l’époque, pour reproduire les yeux de l’Ibad « bleu sur bleu » des Fremen, vu que les acteurs ne supportaient pas les lentilles prévues à cet effet (les lentilles de contact font mauvais ménage avec un tournage dans le désert), et faute d’effets numériques, les gens des effets spéciaux les ont repeint à la main sur la pellicule, image par image.

Certes, Lynch n’a pas lésiné sur les détails glauques, notamment pour le Baron Harkonnen, qui est certes déjà décrit dans le roman comme cruel, abuseur de très jeunes hommes et d’une obésité morbide, mais à qui il rajoute des pustules et autres scènes ajoutant au sordide, pour qu’on comprenne bien que c’est le méchant.

Certes, ce parti pris des voix off pour que les personnages expliquent leurs pensées est un peu lourdingue. Mais l’intrigue est touffue, et l’Empire est un milieu où il ne fait pas bon se révéler à voix haute.

Certes, certains décors font un peu carton-pâte (surtout les sietch dans le désert). D’autres ont attiré des critiques parce que perçus comme trop baroques et évoquant plutôt le passé que le futur, tout comme les uniformes néo-prussiens des Atréides. Mais franchement, rien ne se date plus vite que tenter de faire futuriste (hello Flash Gordon)… Et stylistiquement, l’histoire est un éternel recommencement. De plus, un aspect non évoqué dans le film est que les humains ont renoncé à utiliser des machines intelligentes car elles avaient failli conduire l’humanité à sa ruine. Donc exit les gadgets informatiques.

Mais sinon, j’ai été surprise de voir à quel point le film était en réalité fidèle au livre. La principale entorse concerne l’invention des Modules Étranges, sans doute pour se passer d’expliquer comment la seule présence de Paul et Jessica suffit à transformer en quelques années les Fremen de guérilleros pénibles en conquérants des armées de l’Empereur lui-même, les féroces Sardaukar.

Le film a pour lui un casting aux petits oignons, que les acteurs aient été connus à l’époque ou non. Rétrospectivement, Kyle MacLachlan s’en sort bien malgré son brushing et ses 10 ans de trop. C’est dans les nombreux seconds rôles que se joue la crédibilité. Je ne sais pas si je pourrais imaginer le duc Leto autrement que sous les traits de Jurgen Prochnov. Idem pour Francesca Annis qui apporte sa noblesse à dame Jessica, Sean Young en Chani a le genre de visage qu’un jeune homme peut imaginer en rêve, et à peu près tous les autres : Stilgar, Gurney Halleck, le baron Harkonnen, l’Empereur, Thufir Hawat… bon, Sting en fait un peu des caisses en Feyd-Rautha, mais on va dire que c’est cohérent avec le côté baroque du film.

Paul et Leto en uniformes de la maison Atréides

Autre point fort sur lequel on n’aurait pas parié une cacahuète en le lisant : la bande originale composée par le groupe Toto avec Brian Eno. Je l’ai ressortie de la naphtaline comme méthode anti-stress pendant cette période difficile qui me pousse à la régression vers un passé moins anxiogène, et je la trouve toujours aussi géniale. Il ne m’a fallu que quelques écoutes pour être à nouveau capable de réciter le monologue d’introduction de la princesse Irulan – qui, outre qu’il pose le décor du film de façon plus vivante qu’un texte défilant vers l’arrière, reprend le principe du roman des citations de la princesse en tête de chaque chapitre. (Soit dit en passant, pour faire taire le hamster dans la tête qui te colle des crises d’angoisse à 5h du matin, se réciter la Litanie contre la Peur ou le dit monologue, c’est une méthode qui en vaut une autre). Il me suffit d’écouter quelques notes de n’importe quel des morceaux pour me retrouver transportée sur Dune. De préférence sous l’identité de ma Mary Sue, parce qu’en vrai, je n’y tiendrai pas 5mn avant de me faire bouffer par un ver des sables ou liquider (c’est le cas de le dire) par les Fremen au titre de poids mort.

Alors certes, David Lynch ne s’est jamais remis de l’échec commercial et critique du film, au point de faire retirer son nom du générique de la version de 4h remontée pour la télévision. Mais finalement, cette adaptation est loin d’être déshonorante

Quand on pense à ce que ça aurait pu être…

Depuis des années, j’entends parler de la version sur laquelle travaillait Alejandro Jodorowsky avant que, faute de trouver un complément de financement aux USA, le projet ne capote.

En général, c’est avec des tremolos en mode « Rah la la c’est tellement dommaaaaage ». Jodorowsky est culte, mais je n’ai jamais réussi à accrocher à ses récits, trop… mystiques pour moi. Un des aspects que j’ai préférés, dans Dune, c’est que si Paul, débarquant dans le désert, se retrouve propulsé au rôle du Messie qu’attendaient les Fremen, c’est parce depuis des siècles, les Bene Gesserit avaient implanté ces légendes chez eux pour le cas où ça pourrait leur servir.

Cette année, Arte a diffusé le documentaire Jodorowsky’s Dune, qui retrace le long travail de préparation de Jodorowsky et des artistes qu’il avait rassemblés pour adapter le roman. Sur le papier, ça fait rêver : Moebius qui fait un story board au fur et à mesure que Jodorowsky lui raconte sa version. H.R. Giger qui crée les visuels pour la planète des Harkonnen. Dan O’Bannon est responsable des effets spéciaux – il écrira Alien par la suite, en travaillant avec Giger et un autre transfuge du projet, l’illustrateur Chris Foss.

Même faire jouer Paul par son fils de 12 ans (au début des travaux), en le soumettant à un entraînement paramilitaire du même style 6 jours sur 7 pendant 2 ans… c’est complètement taré, mais ma foi, le fiston a de la gueule.

L’Empereur et sa cour débarquent sur Dune

Mais quand Jodorowsky explique ce qu’il voulait faire de l’histoire, ça se gâte. Un duc Leto castré qui conçoit Paul via une goutte de sang (why?). Son insistance à recruter un Salvador Dali aux exigences démesurées pour jouer Shaddam IV, au motif que lui seul aurait « l’excentrisme pour jouer l’Empereur fou ». Mais… IL N’EST PAS FOU, SHADDAM IV. Il est posé et stratège, il a juste voulu faire tuer le duc Leto parce qu’il devenait trop influent.

L’apothéose du wtf, c’est quand, hilare, il explique que pour faire un enfant à une mariée, il faut bien lui arracher sa robe et la violer, et qu’il a violé le Dune de Frank Herbert. Dégoût. Ouais, ben l’oeuvre ne s’est pas laissée faire et c’est tant mieux, finalement…

D’ailleurs, en voyant le documentaire arrivé au point où le producteur français va démarcher les studios US avec la « bible » monumentale du film sous le bras, je me demandais vraiment comment il avait espéré une seconde qu’on lui file les 15 millions qui manquaient. Pour tourner, dans le désert, un film au scénario mystico-barré, sur la base d’un roman déjà bien trop intelligent et complexe pour le public américain de base. Ça sentait le dépassement de budget astronomique à 15 parsecs, et le flop commercial aussi. On ne file pas 15 briques pour un projet qui a toutes les chances de se planter. C’est d’ailleurs à se demander si Jodorowski ne s’est pas sciemment saboté en empilant exigences dantesques sur délires irréalistes, histoire de ne jamais avoir l’occasion de réaliser le film.

En conclusion, le film de David Lynch aurait sans doute pu être mieux avec du budget supplémentaire pour les effets spéciaux, un montage plus long et plus clair (mais Dune ne sera jamais pour les mous du bulbe, sinon on perd la moitié de son intérêt), mais au moins, il ne trahit pas l’oeuvre de Frank Herbert.

On attend maintenant la version de Denis Villeneuve, qui a l’air aussi habité par l’oeuvre que Jodorowsky, mais de manière plus réaliste… et qui a eu les moyens de ses ambitions, apparemment.

Pour poursuivre la lecture, quelques articles :

https://www.ecranlarge.com/films/dossier/964724-le-mal-aime-dune-le-film-maudit-renie-par-david-lynch

https://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Dune-Pourquoi-le-roman-culte-de-Frank-Herbert-est-il-si-dur-a-adapter-au-cinema-

6 réflexions au sujet de « Réhabilitons le Dune de David Lynch »

  1. J’adore le livre et je garde un très mauvais souvenir du film de Lynch. Ton article me donne envie de lui donner une seconde chance. Quant à Jodo… Le film aurait sûrement été intéressant visuellement, mais complètement irregardable par le grand public.

    • Je gardais aussi un mauvais souvenir du film mais finalement ça passe. Bon ça a vieilli, mais avec le recul j’apprécie plus tout ce qui est fidèle au bouquin et je râle moins contre les outrances Lynchiennes finalement pas trop hors sujet.
      Jodo, franchement même les designs de Moebius, je les trouvais hyper flashy et nettement plus bizarroides que tout ce qu’a pu faire Lynch. Je ne crois pas que ça se serait forcément bien transcrit en film.
      J’ai un peu lu les Méta Barons parce que je savais que c’était largement inspiré de Dune, mais j’ai vite lâché, trop barré, alors que pourtant les dessins de Gimenez sont somptueux. Mais ça ne suffisait pas à rattraper le gloubiboulga pseudo philosophique de Jodo.

      • Il faut remettre le projet de Jodo dans le contexte de l’époque, en pleine époque psychédélique, avant « Star Wars ». Je suis fan de BD, mais je n’ai pas lu grand chose de ses productions, à part le début de « L’Incal », qui ne m’a pas emballé plus que ça. C’est le problème avec ce genre de fortes personnalités (illuminées) : elles écrasent tout sur leur passage et ne rendent pas vraiment justice à ce qu’elles adaptent.

        • Oh je remets dans le contexte : si ça n’avait pas été à cette époque, il n’aurait même pas eu le début du financement, je pense. Mais clairement ce n’est pas mon trip non plus.
          Je ne pense pas que ce soit une histoire de forte personnalité ou pas, il vaut mieux un minimum de personnalité pour arriver à imposer une vision (cf James Cameron). Le problème c’est que la vision de Jodorowsky fait abstraction du respect pour l’oeuvre.

  2. Ah, je l’ai donc re-regardé, le Lynch. je l’avais vu à sa sortie et, manque de bol, à l’époque, je venais de lire le livre : ça ne supporte pas trop la comparaison. Puis, j’ai dû le revoir une fois ou 2. la dernière fois, avec mon conjoint qui, étant plus jeune que moi, en avait pas mal entendu parler. Il est fan de Dune lui aussi et avait fait « bof ». Cette fois, tous les deux, on avait un peu oublié (il s’oublie vite, ce Lynch). Je suis assez de ton avis. Les voix off sont quand même extrêmement pénibles. Je n’avais pas gardé le souvenir de tout ce monologue intérieur de Paul. Quand même, Lynch aurait pu faire en sorte de faire des dialogues ! ça plombe carrément le film. Je pense que c’était pour garder une certaine fidélité au livre mais ça fonctionne mal.
    Les personnages : je suis d’accord. Ils sont carrément bien. Je n’avais pas été convaincue par Kyle Mclachlan à la sortie du film (je ne voyais pas Paul comme ça). Mais il s’en sort plutôt bien.
    Même si je n’aime pas Lynch, il avait fait un film honnête ( et non, tout mais pas Jodo ! ).
    Bon, au vu de la bande-annonce du Villeneuve, ça a l’air plutôt savoureux, en fait.

    • La narration en voix off c’est toujours compliqué mais en même temps je ne sais pas comment faire passer autrement les explications un peu compliquées. J’ai en tête les intros de la trilogie « prequel » de Star Wars avec le pavé incompréhensible sur le blocus commercial d’une planète dont on n’avait jamais entendu parler…
      Je ne trouvais pas Kyle MacLachlan parfait en Paul mais j’ai encore plus de mal avec Timothy Chalamet 😁 Il a le bon âge mais il fait vachement fragile quand même…
      Après oui on est d’accord, c’est pas un chef d’oeuvre inoubliable… mais ça dépend avec quoi on le compare. Merci Jodo de m’avoir ouvert les yeux 😂

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