C’est classe les vieux, c’est vachement mystérieux

Une de mes voisines vient de déménager. Elle a plus de 80 ans, bon pied bon oeil, mais sans doute plus les moyens de payer le loyer de son 60m2 car elle déménage vers un studio. Je me souviens d’une fois où on avait discuté dans la cage d’escalier, il y a plus de 10 ans, elle se plaignait du bruit du café voisin qui l’empêchait de dormir les fenêtres ouvertes alors qu’elle travaillait à mi-temps, pour compléter sa retraite.

Enfin, en fait, moi je me souvenais qu’on avait discuté brièvement en quelques occasions, mais elle non, elle était même étonnée que je sache son nom. Il faut dire que je ne pense pas l’avoir époustouflé de mon éloquence à ces occasions. On a été voisines pas loin de 20 ans, mais comme souvent à Paris (et pour être honnête c’est une chose que j’apprécie en général), on se croise sans forcément se connaître.

Alors qu’elle procédait à un KonMari contraint et forcé pour vider son appartement de 60 m2 pour passer dans deux fois plus petit, j’ai vu défiler sous le porche (au cas où ça intéresserait quelqu’un) un assortiment de livres sur des sujets variés, mais avec quelques tendances récurrentes : l’Allemagne, la danse, la littérature et l’art.

D’habitude j’ai beau temps quand je vais en Allemagne… mais pas à Berlin.

Dans le dernier lot, je découvre aussi qu’apparemment elle s’était mis ou remis à l’apprentissage du Russe. Quand on s’est croisé, avant son départ, je lui en ai touché 2 mots, car j’avais récupéré (pour le feuilleter avant de le recycler moi aussi) un livre de photos sur Weimar (la ville, pas la République). Comme j’adore l’Allemagne mais que c’est une ville où je ne suis jamais allée, et que ça fait 1 an et demi que je n’ai guère pu bouger, ça m’a fait voyager en pensée. Elle m’a donc brièvement raconté qu’elle était professeur d’allemand, et qu’elle avait habité plusieurs années en Allemagne où elle enseignait le français, pour le coup. C’est ballot : si j’avais su, au lieu de me tartiner les cours de la mairie de Paris, j’aurais peut-être pu lui demander des cours particuliers. Dans ce qu’elle a jeté, j’ai aussi vu des Lagarde et Michard dont j’ai pensé que c’étaient les miens (enfin, ceux de ma mère dont je m’étais servie durant ma scolarité), mais non. Et même un petit livre des légendes du Rhin, qui est grosso modo une édition antérieure de celle que j’ai achetée à Cologne lors d’un séjour là-bas… A 40 ans d’écart.

Ca m’épate toujours quand je découvre que des gens âgés sont partis à l’aventure dans leur jeunesse à l’étranger comme ça, avant Internet, avant que le monde ne devienne tout petit, qu’on mette seulement 3h d’avion à rejoindre Vienne ou Berlin pour un tarif ridicule, quand on peut appeler ses proches à l’autre bout de la planète sans s’inquiéter de la note de téléphone, se renseigner à l’avance, remplir un tas de formalités administratives à distance… Certes, comme je ne suis pas non plus un perdreau de l’année, les gens âgés que je croise maintenant, ce n’est pas la même génération que les gens âgés que je fréquentais quand j’avais 20 ans. Le seul grand voyage qu’aient fait mes 2 grands-pères, ils s’en seraient passé : c’était celui vers l’Allemagne en tant que prisonniers de guerre. L’un des deux est revenu en piteux état, je ne l’ai pas vraiment connu, j’étais trop jeune pour me souvenir de lui.

Depuis qu’on est coincés ici et en distanciation physique, je me retrouve souvent à discuter avec des vieux. Tout le monde est en manque de contact social, on dirait, alors si dans un parc vous dites 3 mots à une personne, surtout âgée, vous êtes facilement partis pour une heure de conversation. Pour l’instant je suis tombée sur une dame qui avait vécu plusieurs années en Afrique, une (pas si âgée) qui avait bien roulé sa bosse après avoir failli mourir dans un accident de voiture, un monsieur venu de Tunisie qui habitait un temps rue de Rivoli (et m’a dit avoir rencontré Balkany), et j’ai dû en oublier… Que des gens avec des vies qu’on devine passionnantes. A moins que toute les vies ne soient passionnantes, et qu’on ne s’en rende compte que quand on commence à parler avec les gens (cf. ma rencontre avec Yvonne).

(ouais non j’ai aussi eu un collègue qui ne concevait pas d’autre hobby le week-end qu’amener sa famille au centre commercial pour les courses hebdomadaires, mais bon, c’est peut-être lui l’exception finalement…)

On n’est pas obligés de voyager pour avoir une vie intéressante, du reste. J’ai passé les 28 premières années de ma vie à ne voyager qu’en esprit, par la lecture. Les voyages m’ont surtout permis de développer un peu ma confiance en moi et mes capacités à communiquer avec les autres (un peu plus nécessaires quand tu es largué loin de chez toi et qu’il faut que tu trouves un bus / un hôtel / de l’aide). Dans les deux cas, ça revient à regarder ailleurs que son nombril pour découvrir d’autres lieux, d’autres perspectives, d’autres réalités, et se rendre compte que beaucoup de choses qu’on considère comme « universelles » sont en fait très relatives.