Comment devient-on fan (5) : Le fan en perdition

Suite et fin du dossier. Les articles précédents :

Comment devient-on fan (1) : le fan en chambre

Comment devient-on fan (2) : Le fan en chambre d’immersion

Comment devient-on fan (3) : Le fan en excursion

Comment devient-on fan (4) : Le fan en expédition

Etape 5 : Le fan en perdition

Outre les aspects « sortie entre amis » et « rencontre avec l’artiste hors de scène » de ce genre d’occupations, entrent aussi en ligne de compte des motivations moins reluisantes. Comme le décrit Christophe-Ange Papini dans le livre « Fou de Mylène Farmer. Deux années à attendre« , retraçant son itinéraire de fan de Mylène, quand on commence à écrire sur des forums ou à fréquenter d’autres fans, on a parfois le sentiment de ne pas avoir droit à la parole, ou de ne pas être écouté, quand on n’a pas soi-même des informations ou des souvenirs à partager. Plus les cercles sont informés et plus ils sont fermés, car beaucoup tiennent à garder l’exclusivité de leurs informations.

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Dans certains cas, cela se comprend, quand il s’agit d’informations plus ou moins confidentielles comme l’adresse privée de l’artiste, qu’on souhaite protéger (enfin… le protéger des *autres* fans, mais cela n’empêche en rien les dépositaires de l’information d’en profiter allègrement). Il y a également des réseaux pour avoir en premier les informations sur la prochaine venue d’un artiste à une émission de télévisée, et donc s’inscrire pour faire partie du public avant que toutes les places soient réservées. Ou bien savoir à quel hôtel ils sont descendus. Bref, il faut montrer patte blanche et être patient pour s’intégrer à ces cliques. Le meilleur moyen est évidemment d’apporter soi-même une monnaie d’échange, en l’occurrence des informations ou des images inédites. D’où cette fâcheuse course à l’exclusivité.

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C’est là que ça peut dégénérer. Tous ces comportements suscitent une émulation négative entre certains fans : on voit qu’untel a fait cela, donc on veut faire la même chose, voire aller un peu plus loin. Faire un énième concert de plus, même si on n’a pas les moyens de le faire et qu’on doit emprunter de l’argent aux amis – qui ne reverront en général pas cet argent, puisqu’il y aura toujours un nouveau concert à financer. Ils ne resteront pas amis très longtemps…

Aussi, faire un concert de plus que les autres. Suivre l’artiste dans son hôtel, dans sa ville, dans l’allée devant sa maison, jusque dans son jardin et sa maison… Toujours dans « Fou de Mylène Farmer. Deux années à attendre », l’auteur raconte comment de soit-disant fans ont carrément défoncé en voiture les grilles de sa nouvelle résidence afin de s’y introduire.

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Beaucoup de ces comportements irritants, voire dangereux, sont le fait de personnes qui perdent de vue la simple appréciation de l’art et de l’artiste pour eux-mêmes. Ce n’est plus une bonne soirée en musique qu’ils recherchent, ou un bref échange avec une personne admirée, ni un aperçu d’un horizon différent. Ce n’est même pas toujours une fixation sur l’artiste : c’est une façon de se singulariser, d’obtenir plus que les autres, et ce, quel que soit le prix. Même s’ils dépassent les limites de la décence, voire de la loi. Même s’ils s’exposent à se faire détester ou craindre par l’artiste dont ils prétendent fans. Ils agissent un peu comme des enfants au zoo qui envoient des gravillons sur les animaux afin de les pousser à réagir : l’important est de se faire remarquer, fut-ce en mal ou en blessant le destinataire.

Ils pensent aussi se mettre en valeur auprès des autres fans. Cela fonctionne sur certains, mais on sent telle une volonté de se faire passer pour supérieur sous prétexte qu’ils ont obtenu un autographe ou autre, que ça vire à la surenchère. Ce qui énerve à la fois ceux qui se considèrent dans la course et qui n’ont pas eu autant de chance, et ceux qui n’ont pas l’intention d’entrer dans cette risible compétition. Ceux-là en ont juste assez de voir les suspects usuels rabâcher combien de fois ils ont rencontré leur idole, faire des cachotteries comme s’ils étaient dans le secret des dieux, et tourner un passe-temps sympathique en cour de récréation où fusent les coups bas.

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Les transgressions, elles aussi, finissent par se banaliser quand on est entouré de personnes qui font peu ou prou la même chose. Celles-ci ne vont évidemment pas remettre en question les raisonnements sur ce que l’artiste leur « doit », et ce qui est raisonnable ou acceptable comme comportement, puisqu’elles-mêmes cherchent à excuser leurs propres infractions. Ceux qui ne partagent pas leur degré d’implication s’esquivent, ou sont exclus du groupe car ils sont considérés comme des casse-pieds donneurs de leçons. Avec généralement cet argument pour balayer leurs objections de simple bon sens : « Vous êtes jaloux! ».

Ca finit parfois au poste de police ou au journal de vingt heures…

Comment devient-on fan (4) : Le fan en expédition

Etape 4 : Le fan en expédition

Aller plantonner (néologisme, de l’expression « faire le planton ») devant un hôtel est plus délicat, parce que c’est le cran au-dessus dans le comportement obsessionnel. C’est à la fois mal vu, consommateur en temps, et on s’approche de la ligne blanche marquant la séparation entre vie publique et vie privée de l’artiste. Mais à lire que, tiens, untel, en sortant de son hôtel, s’est arrêté pour signer des dédicaces, et poser tout sourire pour des photos avec les fans présents, on se dit que ça ne doit donc pas le déranger tant que ça que des gens l’attendent là, sur le trottoir, sans faire trop de bruit. On n’espère pas avoir la chance de cette fan de Mariah Carey qui, remarquée par la star à la sortie de son hôtel à Cannes, a été invitée à discuter quelques minutes avec elle dans sa chambre d’hôtel [1]. Ou cette fan de Keanu Reeves qui lui est tombée dessus par hasard à la sortie d’un restaurant, ou cette autre.

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Ce n’est pas le cas de tous, et ça bien sûr dépend des moments. Mais il n’est pas si difficile de savoir à quoi s’en tenir : ceux que ça dérange passent par les portes de derrière ou fuient les appareils photos. Dans ce cas-là, on peut tenter une fois pour savoir à quoi s’en tenir, et quand on voit que ça les gêne et que ça ne mènera à rien, on ne revient pas. Autant s’éviter une perte de temps, voire un léger ressentiment. Car même sans considérer la signature d’un autographe comme un dû, un refus peut être signifié de manière plus ou moins polie. Si on est sur la voie publique et qu’on ne joue pas les pots de colle, on apprécie un minimum de civilité en retour.

Des artistes comme Bono ou Paul McCartney, qui ont pourtant des millions de fans et ont connu des vagues d’hystérie, parviennent très bien à gérer les rencontres impromptues. Dixit Mc Cartney, quand quelqu’un l’aborde, il lui suffit généralement d’expliquer « Ecoutez, c’est un moment privilégié pour moi, je suis vraiment désolé, j’espère que vous comprenez », et les gens respectent le fait qu’il veut passer un moment tranquille car eux-mêmes tiennent à leur intimité. Idem pour Bono, qui tient sensiblement le même discours aux fans qui à l’occasion frappent à sa porte ou qui le saluent dans la rue. Il admet qu’il lui arrive aussi de tomber sur un obsédé des célébrités et que dans ce cas-là il s’en va… Mais il s’agit à l’entendre d’une minorité – et vu la notoriété de U2, il est reconnu dans le monde entier. La morale de l’expérience, c’est que si le respect est présent des deux côtés, tout le monde repart content, même sans avoir eu d’autographes et de photo, et, pour les fans, sans avoir forcément envie de revenir mais sans que leur bonne opinion de l’artiste soit gâchée pour autant (avis aux ronchons…).

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S’il s’avère que l’artiste ne semble pas s’y opposer et qu’il s’arrête volontiers pour échanger quelques instants avec les fans, ça peut donner envie de tenter sa chance aussi. Est-ce réellement plus bête que de passer des heures le long d’une route à attendre le Tour du France, dont les coureurs passent tellement vite qu’on ne les reconnaît même pas? Et ils ne risquent pas de s’arrêter pour faire une dédicace, eux.

Au début, on se sent un peu ridicule, mais pour peu qu’on ait du temps libre ce jour-là, et qu’on rencontre sur place des gens sympathiques et équilibrés, ça paraît moins désespéré. Après tout, être fan est un loisir, et personne n’a dit qu’un loisir devait forcément être sérieux, au contraire. Le principal pour se détendre est de se changer les idées du quotidien. Alors, coincer la bulle dans les beaux quartiers (les artistes à succès descendent rarement au Formule 1 de la zone industrielle de Melun), en papotant de tout et de rien avec des gens qui ont au moins un intérêt commun avec vous, on a vu pire comme façon de passer une heure ou deux. Si on pouvait installer quelques sièges en face du Plaza Athénée ou du Ritz pour échanger des potins au soleil autour d’un café et de petits gâteaux, ce serait encore mieux. Mais bizarrement, les portiers n’apprécient pas trop qu’on s’y installe.

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Fans devant le palace de Deauville.

 

Si vous avez l’intention de les aborder, ça ne sert pas à grand-chose d’aller prendre ce fameux café à l’intérieur des hôtels en question : certes, on a le droit d’y entrer (tenue correcte exigée, et sous réserve de comportement mesuré). Certes, le personnel a l’habitude qu’une partie des clients vienne au bar dans l’espoir de voir des célébrités. Certes, certaines personnes y vont aussi pour être vues. Mais ne vous faites pas d’illusions : vous n’êtes pas le premier à y penser. Les récits que j’ai recueillis de fans qui avaient passé la soirée au bar, ou même pris des chambres dans le palace de l’artiste dans l’espoir de le croiser ou, fantasme, de discuter avec lui, s’achevaient pour la plupart en échecs retentissants. Les stars, leur entourage et le personnel des hôtels ne sont pas dupes, et savent reconnaître à cent mètres les gens qui sont là pour la traque. Ils évitent alors de se montrer s’il y a quelqu’un de suspect dans les zones publiques. Le personnel, quant à lui, vous invitera poliment mais fermement à vous déplacer hors de l’itinéraire de l’artiste. Ca fait partie du service. Le brillant souvenir espéré se résume donc en général à « on a savouré notre cocktail à cinquante euros mais on n’a vu personne à part le staff » ou « on a dépensé cinq cent euros pour une nuit mais on n’a même pas pu aller à leur étage parce que les gardes du corps bloquaient l’accès. Au final on ne les a même pas vus sortir, alors qu’ils ont signé des autographes aux fans qui étaient dehors ».

Car oui, autre facteur non négligeable : si les artistes sont sympathiques, ou au moins habiles à gérer leur image, ils seront souriants tant que vous respectez les frontières qu’ils installent. En revanche, si vous les transgressez, vous aurez surtout droit à la soupe à la grimace, voire à des remarques désagréables. Et vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-mêmes. Vous n’aimeriez sans doute pas qu’un de vos clients vous poursuive durant vos courses hebdomadaires ou lors d’une sortie au restaurant, pour vous demander de finir le dossier sur lequel vous travaillez. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse.

J’ai eu un jour la surprise d’entendre une voix familière commander un café derrière moi à la caisse d’un snack. En me retournant, j’ai reconnu Terry Jones, ex-membre des Monty Python. Sa voix m’est d’autant plus connue qu’il a écrit et présenté une série de documentaires historiques pour le câble, avec l’humour et la verve qu’on lui connaît, et une bonne dose de passion pour l’histoire. Certes, la rencontre n’était pas totalement improbable, étant donné qu’il s’agissait d’un salon de dédicaces dont il était l’un des invités (Collectormania, dont, au passage, la photo illustre mon entête de blog). Mais dans ce genre de salons, les artistes ont généralement une salle privée (appelée Green Room) pour se reposer à l’abri des regards. Aussi j’étais passablement étonnée de me retrouver nez à nez avec lui en attendant qu’on me serve mes frites.

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Terry Jones à Collectormania 2006

Trop surprise pour cacher que je l’avais reconnu, j’ai préféré être franche et lui adresser quelques mots maladroits, en ajoutant qu’il ne devait pas s’inquiéter et que je n’allais pas lui gâcher sa pause café. Il a ri, a pris sa consommation et est allé s’asseoir. Quand ma commande est arrivée, j’ai choisi à dessein une table à l’autre bout de salle, pour m’épargner la tentation de l’épier. Le temps de finir mon assiette, j’ai senti qu’on me tapotait l’épaule, et en levant le nez, j’ai vu Terry Jones, qui m’a fait coucou avant de repartir à sa tâche. Puisque ma table n’était pas sur son chemin, j’ai supposé que c’était une manière de me remercier de l’avoir laissé savourer son café tranquillement, comme promis (ou peut-être qu’il allait reprendre son poste). Pas de quoi sauter au plafond, mais rétrospectivement, je garde de l’épisode un bien meilleur souvenir que si j’avais manœuvré pour m’installer près de sa table, où j’aurais seulement gagné l’insigne privilège de voir… un type boire un café. Sortez les appareils photos, v’là le scoop.

 

[1] Eliane Girard et Brigitte Kernel, Fan attitude, Librio, 2002

(à suivre…)

Comment devient-on fan (3) : Le fan en excursion

Etape 3 : Le fan en excursion

Petit à petit, tout de même, la curiosité et l’envie vous gagnent, à lire les expériences de ces aventures de fans. Réaliser le nombre de gens qui s’y adonnent, et voir qu’en dehors de ces expéditions, ce ne sont pas forcément des psychopathes ou des no-life, cela banalise ces comportements. Enfin, certains, et pas forcément pour tout le monde. Mais cela ouvre en tout cas le champ des possibles.

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Oui, se faire un petit week-end de vacances à Strasbourg, Marseille, voire Londres, Bruxelles ou Amsterdam pour conjuguer tourisme et « fanisme », c’est non seulement possible mais enrichissant (sauf pour le portefeuille). Les voyages forment la jeunesse, et distraient la moins-jeunesse. Si votre artiste a la malchance de ne plus guère vendre en France, et qu’il n’y fait pas ou plus de concert, ma foi, vous êtes bien obligé d’envisager de faire votre baluchon pour aller le voir de l’autre côté de la frontière, si vous souhaitez continuer à suivre sa carrière.

A ce stade, la rencontre avec d’autres fans déjà rodés, ou au moins tentés eux aussi par les voyages, joue un rôle primordial : déjà, voyager à plusieurs permet de réduire les frais, en partageant chambres d’hôtel, frais d’essence, de location de voiture, etc. Cela aide aussi les moins expérimentés à franchir le cap de partir à l’aventure dans des contrées plus ou moins inconnues – qui commencent à Paris pour ceux qui n’ont jamais quitté leur province. Pour les voyages à l’étranger, notamment, tout le monde n’est pas bilingue, et il est plus rassurant pour les novices de ne pas s’y hasarder seuls. Même si on ne parle pas la langue, c’est toujours mieux de galérer à deux ou plus que tout seul!

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Plusieurs motivations entrent en compte dans la décision finale. A la base de tout, évidemment, il y a la simple envie de voir l’artiste en concert, au théâtre ou en convention, dans son élément. Et de le voir de ses propres yeux, sans passer par le prisme réducteur et biaisé des médias. Bien sûr, il sera en représentation, et pas absolument au naturel. Mais au moins, vous pourrez capter de petits moments qui auraient été passés sous silence dans le plan comm’. Un sourire, un geste, un regard, une impression qui seront vos souvenirs personnels de cet artiste. Au lieu de subir le choix du réalisateur d’un DVD live, vous choisirez vous-même de porter votre attention sur ce que fait le bassiste ou le batteur. Vous reprenez un peu l’initiative, au lieu d’être un consommateur passif qui gobe ce qu’on lui envoie.

Un spectateur averti en vaut deux, aussi. Aller voir plusieurs concerts, ou au moins deux, c’est s’affranchir un peu de la roulette russe des aléas du direct. Il arrive même aux meilleurs d’attraper une grosse grippe ou un virus qui les empêche de chanter correctement ou de donner leur maximum sur scène. Ou bien d’arriver en retard à une salle pour cause de vague de froid sur l’Europe, de grève des transports ou d’accident sur l’autoroute. Ce qui empêche de monter la scène en entier, ou de faire une balance son correcte, et donc nuit à l’aspect technique du concert (sans parler de l’humeur des artistes).

Elle faisait une tête un peu comme ça pour situer...

Si vous assistez à un concert un peu raté, difficile d’en déduire si l’artiste avait simplement un jour sans, ou s’il est nul sur scène. Si vous en voyez deux, de trois choses l’une :

  • les deux sont bons : vous pouvez vous féliciter d’avoir choisi quelqu’un de motivé et sérieux (même si les puristes du rock ne semblent pas considérer cela comme un compliment). Même s’il a un jour sans ou un imprévu, il arrivera sans doute à rattraper le coup d’une manière ou d’une autre.
  • l’un est réussi et l’autre moins : ça arrive. C’est la glorieuse incertitude de l’art. Il avait peut-être mangé un truc avarié avant de monter sur scène.
  • les deux sont ratés. On peut accorder le bénéfice du doute, certains ont le mauvais oeil. Mais inutile de se leurrer : la chance sourit aux gens préparés, et la guigne poursuit les négligents. Personnellement, je ne prendrai pas (plus…) le risque de voyager bien loin et de risquer une grosse somme dans le billet de spectacle de quelqu’un qui a une tendance trop prononcée à saborder ses performances. Le mythe de l’artiste incompris et autodestructeur me séduit peu, quand c’est moi qui paye. Je suis consciente d’être un consommateur, alors autant en avoir les droits.

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Ca démythifie aussi, sans doute, parce qu’à voir deux concerts quasi-identiques, on se rend bien compte de ce qui relève de la réelle communication de l’artiste avec la foule en face de lui, et des gimmicks préparés à l’avance, et répétés chaque soir. Ce n’est pas un drame : quand on doit assurer deux cent concerts par an, forcément, on ne peut pas être original tous les soirs. Comme le raconte Bono, après avoir improvisé un soir un moment magique, qui a marqué le public, l’artiste essaie de retrouver un moment du même genre [1]. D’une certaine façon, se rendre compte des petits ratés et des répétitions, cela désacralise l’artiste. On n’y perd pas forcément en appréciation, cela permet peut-être de l’apprécier simplement comme un artisan doué, plutôt que comme un être quasi surnaturel et parfait, et donc par là, d’éviter les dérives de l’idolâtrie.

Pour les fans de bande dessinée, les expéditions commencent par les séances de dédicaces dans la librairie de quartier, s’étendent ensuite aux salons régionaux, et culminent au festival d’Angoulême. Pour ceux qui préfèrent les comics (bandes dessinées américaines), le rendez-vous à ne pas manquer est le ComicCon à San Diego. Un peu cher le billet (surtout de transport). Les accros du manga se rassemblent dans les conventions de type Japan Expo, à l’origine souvent organisées par des écoles de commerce comme l’Epita, et devenues leurs propres entités suite à un succès grandissant. Certains vont directement s’approvisionner au Japon, pour avoir un choix plus large, et aussi parce que souvent, l’intérêt pour le manga et l’animation japonaise se combine à une fascination pour la culture de ce pays. Les téléphages ont longtemps dû se déplacer jusqu’en Angleterre, en Allemagne ou plus loin pour rencontrer leurs acteurs préférés, mais depuis quelques années, on trouve également des conventions spécialisées (notamment autour des séries télé) en France.

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Becky et Maliki ou plutôt son papa, Souillon

On suppose qu’il faut être un fan inconditionnel et totalement enamouré pour se lancer dans de telles expéditions. C’est souvent vrai au départ (en tout cas pour l’inconditionnel). Mais on se rend compte en discutant avec les fans que cela devient rapidement une habitude, voire une légère addiction. Une fois qu’on a sauté le pas, psychologiquement parlant, et qu’on a apprécié le facteur supplémentaire de divertissement qu’apporte le dépaysement au simple concert – et inversement, le piment qu’apportent le spectacle et la compagnie de fans amicaux à des vacances loin de chez soi -, on recherche de nouvelles occasions de conjuguer les deux.

C’est qu’en moyenne, un chanteur ne fait guère qu’un album tous les deux, trois, voire cinq ans, et les tournées servent à promouvoir l’album. Ca laisse du temps entre chaque sortie… sans parler des groupes qui se séparent pendant dix ans, ou définitivement. Toutes les séries s’arrêtent, même si cela ne met pas fin pour autant aux conventions où apparaissent leurs acteurs. Il faut donc chercher des « produits » de substitution qui fourniront d’autres occasions de partir sur les routes, de délirer entre amis et découvrir du pays.

On étend ainsi le champ des expéditions à d’autres artistes que celui dont on est méga-fan depuis quinze ans. Ou à d’autres occasions : rencontres de fans, expositions en rapport même vague avec le sujet d’origine, parfois simplement vacances dans les pays et régions qu’on a appris à aimer par l’intermédiaire du fandom. D’autant qu’on se fait de nouveaux amis parmi les fans, et qu’ils n’habitent pas forcément dans le même secteur. Raison de plus pour reprendre la route afin de leur rendre visite.

Cela ne va pas sans entraîner quelques incompréhensions chez les gens peu familiers de ces voyages. Pourtant, on ne leur demande pas, à eux, de se justifier sur leur choix de destinations de vacances, même s’ils vont tous les ans au même camping ou sur la même côte de Bretagne. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

[1] Michka Assayas et Bono, Bono par Bono, Le Livre de Poche, 2007

(à suivre…)

Comment devient-on fan (2) : Le fan en chambre d’immersion

Etape 2 : Le fan en chambre d’immersion

Après avoir discuté à un concert avec d’autres fans, vous vous rendez compte que faute d’en être informé, vous avez raté un showcase de votre artiste préféré à deux pas de chez vous. Ou bien, personne autour de vous n’étant fan, vous n’avez personne avec qui vous enthousiasmer pour ce nouveau single, ou débattre de l’interprétation à donner à telle scène clé de la série en cours.

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A écouter les fans parler de leur cercle d’amis-de-fandom, on retrouve souvent ce sentiment de manque d’interlocuteurs dans la vie de tous les jours pour partager cette passion-là, même s’ils ont par ailleurs famille, amis etc. Le sentiment est d’autant plus fort que le groupe, la série ou le genre est peu connu, et qu’on ne trouve donc ni son quota d’information dans les médias traditionnels, ni de gens qui connaissent le sujet (ou ne le jugent pas sévèrement…) dans l’entourage proche.

Ce n’est pas un hasard si les premiers à s’être emparés d’Internet comme outil de communication étaient les jeunes passionnés de science-fiction, de manga et de culture populaire dite « de genre » : outre qu’ils étaient souvent eux-mêmes déjà familiers de l’ordinateur dès les années 80, avant même l’arrivée du « World Wide Web » (que plus personne n’appelle ainsi), et en âge d’être à l’université où ils disposaient d’un accès au réseau avant sa démocratisation, leurs sujets de prédilection étaient peu couverts par les médias traditionnels. Quand ils l’étaient, c’était le plus souvent pour les réduire à un facteur aggravant dans un cas de folie meurtrière, ou alerter sur les dangers de ces étranges passe-temps. Se regrouper en clubs puis en réseaux a donc été le moyen pour eux de s’organiser et de se faire entendre.

Become friends with people who aren't your age

Plus souvent, vous êtes trop impatient de savoir ce qui se passe après le cliffhanger de fin de saison (le rebondissement à suspense, par exemple qui a tiré sur J.R. dans Dallas?) pour attendre la diffusion de la saison suivante en version française à la télé. Il arrive aussi, pour les séries télévisées, qu’elles soient diffusées comme bouche-trou sans souci de l’ordre des épisodes, ou avec des scènes tronquées pour ne pas heurter le public susceptible d’être devant son écran à l’heure de diffusion. Donc vous vous la procurez en version originale par internet (ouh que c’est vilain! Bon, vous avez pu l’acheter en DVD à l’étranger aussi… vu le délai de diffusion de la version française).

Vous décidez donc de vous tenir mieux au courant, pour éviter de rater de nouvelles occasions, et pouvoir discuter avec d’autres fans. Les médias traditionnels sont par trop en retard, du fait des délais de publication, et condamnés par leur généralisme à ne pas parler de tout, et notamment pas de ce qui vous intéresse.

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Vous voilà donc en quête d’informations, que vous trouverez sans doute dans la bibliothèque d’Alexandrie du nouveau millénaire : Internet. Des forums de fans, il y en a sur quasiment tous les sujets, plus ou moins actifs évidemment. Maintenant, ils sont plus souvent remplacés par des communautés Facebook. Le web n’étant plus seulement parcouru par les universitaires, les étudiants et les informaticiens, tout le monde peut maintenant ouvrir un forum ou une communauté gratuitement, en quelques clics, sur n’importe quel centre d’intérêt.

La difficulté consiste plutôt à le faire connaître – et, de l’autre côté, à le dénicher. Mais si le sujet porte un nom qui ne prête pas à ambiguïté dans un outil de recherche (… non mais franchement, qui a cogité « Tokio Hotel »? Sans l’orthographe allemande – et même avec -, et les idéogrammes japonais, vous savez combien de fois je suis tombée sur des sites d’hôtellerie nippone?…), les fans le trouveront d’autant plus facilement que le sujet sera méconnu, paradoxalement. Pour les sujets très en vogue, au contraire, il est dur de faire son trou, et pour les fans, difficile de trouver un site de référence, bien mis à jour. La pléthore d’offres éclate le public potentiel, qui se répartit suivant d’autres affinités : niveau d’écriture, âge (ou maturité, celle-ci n’étant pas toujours liée à l’âge), angle d’intérêt pour le sujet… La difficulté alors n’est pas de trouver un forum, mais d’en trouver un qui vous corresponde, et qui soit mis à jour avec toutes les informations qui vous seront utiles.

Une fois trouvé ce site, vous commencez en lisant les échanges des autres fans, les avis, et vous découvrez un monde inconnu. Au début, vous êtes sûrement surpris, voire effaré, par le degré d’implication que tout cela suppose. Aller à quelques concerts, passe encore, mais à plusieurs de la même tournée? Est-ce qu’on ne s’éloigne pas de la musique pour virer à l’obsession? Connaître le nom du chauffeur, l’âge du chien et les métiers de tout le staff, n’est-ce pas démesuré? Ne faut-il pas être un tantinet obsessionnel pour se souvenir des noms de tous les acteurs jouant les seconds rôles dans votre série fétiche, quand vous-même avez bien du mal à retenir les noms des personnages principaux?

Si vous vous égarez dans la partie fan-fiction, les histoires écrites sur les personnages de fiction ou même sur les acteurs sont parfois très loin du bon goût… Quant à aller attendre à la sortie des salles de concerts ou pire, devant les hôtels, non merci. C’est manquer de respect aux artistes de les déranger ainsi, à la limite du harcèlement. Et puis vous avez trop d’amour-propre pour ça.

(à suivre…)

Comment devient-on fan (1) : le fan en chambre

Pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas fan, on le devient. Pour le grand public, les fans apparaissent comme, au mieux, de doux rêveurs un peu farfelus, voire un peu niais de consacrer autant de temps, d’amour ou d’argent à quelqu’un que, bien souvent, ils ne rencontreront jamais. Cette opinion vire rapidement au jugement lapidaire (immature, ne doit pas avoir de vie sociale, voire cinglé…) dès qu’on aborde des comportements sortant de l’ordinaire. Le degré de « fan-attitude » à partir duquel on est regardé de travers varie en fonction de l’interlocuteur, et de son propre rapport à ses centres d’intérêt et aux aspects ludiques de l’existence.

Pour certains, il suffit que de confesser avoir vu les même artistes deux fois dans l’année, ou d’être allé les voir dans une autre ville que la sienne, pour être cataloguée groupie ou « super fan ». A ceux-là, j’éviterais d’avouer mon record en la matière (21 concerts – du même groupe, j’entends -, le plus lointain à Los Angeles. No apologies, no regrets). Pourtant, les mêmes ne voient rien d’étonnant, de répétitif ou de coûteux à partir skier plusieurs fois par an à l’autre bout de la France, à pratiquer le même sport toute l’année ou à passer leurs vacances toujours au même endroit. Les gens qui aiment la musique et vont voir beaucoup de concerts, quant à eux, ne trouvent pas cela si surprenant. Éventuellement, ils préféreront voir deux groupes différents plutôt que deux fois le même, mais pas de cris d’orfraie.

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Tout cela découle du bon vieux principe (enfin, le mauvais vieux principe, plutôt) que « ce que je fais est normal. Ceux qui ne font pas la même chose sont bizarres. Moi, je ne ferai jamais ça ».

Le mal, c’est toujours l’autre. Pourtant, c’est précisément en vertu de ce principe qu’une personne considérée comme normale peut, en moins de temps qu’on ne croit, devenir un fan acharné. Parce que la normalité érigée en dogme est en fait toute relative, et que plus on fréquente des fans, de plus en plus passionnés, et plus on va loin soi-même dans la passion.
Voici un aperçu de la transformation progressive d’une personne en fan obsessionnel.

Etape 1 : Le fan en chambre

Vous écoutez la radio ou regardez la télé, et une mélodie, un riff de guitare, quelques paroles captent votre attention, sortant du bruit de fonds. Ou bien un dialogue, un visuel émerge du ronronnement ambiant de la télévision et capte votre attention. Vous sortez du mode « consommateur passif au temps de cerveau disponible » pour redevenir un être doté de cinq sens, dont un ou plusieurs viennent d’être stimulés par quelque chose qui a résonné en vous. Pourquoi? Allez savoir.

Certaines influences sont faciles à identifier. Ca peut être une phrase qui fait écho à votre situation du moment, un visage ou une voix qui vous évoquent un souvenir, conscient ou pas, un solo de guitare ou une rythmique qui sonne juste. Ou à l’inverse, quelque chose de tellement inhabituel que vous devenez curieux d’en savoir plus.

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Un exemple au hasard

Vous regardez donc tout l’épisode, lisez une page, ou bien vous cherchez à réécouter la chanson. Si c’est concluant, vous voilà normalement enclin à suivre la série, à lire le livre ou écouter tout l’album. Si l’artiste passe en concert près de chez vous, vous irez probablement le voir. Vous achèterez peut-être les DVD ou les autres tomes de la série. Souvent, ça en reste là.

Le passage à l’étape d’après dépend de divers facteurs, l’un d’eux étant le temps dont vous disposez. On voit peu de nouveaux fans dans la catégorie « jeune parent débordé », car le temps consacré à un loisir est, par définition, votre temps à vous. Celui que, entre le travail (ou les études), les corvées quotidiennes, les transports et la vie sociale et familiale, vous pouvez dégager pour faire réellement ce que vous voulez, quelque chose d’a priori improductif (sauf que, on le verra, c’est loin d’être toujours le cas). Ceux qui sont fans et parents étaient déjà fans avant de donner naissance à de futurs petits fans. Car apparemment, être fan tend à être héréditaire, ou du moins contagieux.

Il faudrait d’ailleurs étudier l’émergence récente de la « culture fan » en France, et en quoi on pourrait la lier à la fois à la fin de la confiance envers le monde de l’entreprise, et à la mise en place des RTT. La génération actuelle des 20-40 ans est celle qui a vu au moins un parent ou un proche mis au chômage sans ménagement après plus de 20 ans de bons et loyaux services. Ils ont souvent galéré pour décrocher un CDI – quand ils en ont un. Ils ne croient plus à l’emploi à vie, ni que travailler plus leur fera forcément gagner plus. L’avancement au mérite est plus l’exception que la règle. Du coup, ils ne veulent plus vivre pour travailler, mais plutôt travailler pour vivre. Quand ils ont fini leur journée de travail, ils veulent penser à autre chose.

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Grâce aux DVD, au câble et à la TNT, ils ont à leur disposition non seulement un plus grand choix de médias, mais aussi, grâce au Web, des moyens d’en discuter avec d’autres personnes régulièrement, même s’ils n’habitent pas dans des grandes villes. De quoi satisfaire tous les goûts, même les plus inhabituels, et de trouver malgré tout des gens avec qui les partager. C’est la beauté d’Internet : avant, pour parler de son film préféré, il fallait trouver quelqu’un au bar ou à la machine à café qui l’avait vu aussi. Facile quand il s’agissait du grand succès de l’été dernier, diffusé à la télévision la veille, mais plus difficile pour le polar serbo-croate de 1952 en noir et blanc qui vous avait marqué il y a dix ans au ciné-club de la fac. De nos jours, même si votre film culte n’a que cinquante autres fans dans le monde, vous pourrez vous retrouver sur un forum de cinéphiles pour en parler.

(à suivre…)