Lecture : Enfants de la guerre (4e partie) : Car tu portes mon nom, de Walter et Norbert Lebert

Pour poursuivre ce tour d’horizon, on boucle avec les enfants de bourreaux de l’autre côté de la frontière :
Car tu portes mon nom, Walter et Norbert Lebert. Entretiens avec des enfants de dirigeants nazis, en 1959 et 1999, par un père et fils journalistes.

Car tu portes mon nom

Walter Lebert était journaliste au Bildzeitung, entre autres. Une quinzaine d’années après la guerre, il avait réalisé une série de portraits – entretiens avec une douzaine de fils et filles de dirigeants nazis -. Bambins à l’époque du Reich, ils étaient inconscients pour la plupart des activités de leurs pères devenus tristement célèbres. Hitler était le parrain ou l’oncle affectueux. Walter Lebert voulait savoir comment ils vivaient cet héritage : se sentaient-ils coupables? Aimaient-ils encore ce père, maintenant qu’ils savaient?

Après la mort de W. Lebert, son fils Norbert, journaliste lui aussi, a lu ses portraits. Il est reparti à la recherche de ces personnes, quarante ans après. Avaient-ils réussi à se libérer de l’ombre de leur père? Qu’avaient-ils fait de leur vie : suivi ses traces ou au contraire fui son exemple?

Gudrun Himmler, elle, continue sans doute d’idolâtrer son père, comme quand Lebert père l’avait rencontrée. Elle a refusé toute autre interview depuis. Discrète, elle cache son ascendance, mais soutient Stille Hilfe (« aide discrète »), une association d’aide aux anciens nazis.

Wölf-Rudiger Hess a passé sa vie d’adulte à essayer de faire libérer son père, Rudolf Hess, de la prison de Spandau. Il est convaincu que son père avait raison et que les alliés l’ont assassiné pour l’empêcher de parler. Il l’a essentiellement connu au travers d’une centaine de visites à la prison et d’une lettre tous les 28 jours.

A l’inverse d’eux, l’un des fils de Martin Bormann, nommé comme lui, est devenu missionnaire et a rejeté en bloc l’idéologie, alors qu’il avait été élevé dans le pensionnat national-socialiste Matrei, dans le rejet de la religion. Il a trouvé une certaine paix en séparant, comme il le dit, le père des crimes du père.

Niklas Frank, l’un des fils de Hans Frank, a écrit un livre dans les années 60 pour dire sa haine du père. Cela lui avait valu bien des critiques, car il est entendu qu’on ne doit pas traîner ses parents dans la boue, fussent-ils des meurtriers de masse.

Les enfants du fondateur des Jeunesses Hitlériennes, Baldur von Schirach, ont soutenu leur père pendant et après sa détention, en se convaincant que les idéaux du début avaient été trahis par Hitler.

Dans le rejet ou le regret, chacun a tracé sa voie et chacun a porté sa croix. Peu en sont sortis indemnes. La plupart ont mené après-guerre une vie aussi compliquée que les autres orphelins de guerre : brinquebalés, adoptés par des paysans, des ouvriers, ils ont mené des vies simples. Leur destin est, en filigrane, celui de leur pays : sur les ruines et les tombes, il faut affronter ou nier le passé. Les enfants Frank ont refusé de chercher à récupérer des biens de leur père, porteurs de culpabilité.

Quelques citations :

p21
Schirach m’a parlé de la force esthétique des Jeunesses hitlériennes, qui étaient l’oeuvre de son père Baldur von Schirach. Et brusquement je revois une photo qui a été beaucoup reproduite récemment. On y voit cinq jeunes hommes impeccablement habillés, de jeunes écrivains qui discutent de la situation du monde et qui se prennent pour une élite, appartenant à une classe supérieure. Ce sont ces cinq hommes-là qui passent d’une certaine façon pour être des représentants de notre époque, probablement parce qu’ils ont l’air si arrogants et mysogynes. Et soudain je ne peux pas m’empêcher de me demander si ces messieurs ne seraient pas allés drôlement bien avec les garçons de jadis. Je ne veux pas dire par là que, de notre point de vue d’aujourd’hui, ce soient des nazis. Je me demande simplement si, à cette époque-là aussi, ils n’auraient pas été pris pour les représentants idéals de l’esprit – glacial – de l’époque.

p32
[Wolf-Rüdiger Hess]
Lorsque, en mai 1945, des Français et des Marocains occupèrent l’Allgaü, le fils du premier adjoint du Führer en était à sa troisième année d’école primaire. Un capitaine français interrogea sa mère et fit fouiller la maison, à la recherche de documents secrets. En dehors de cela, il ne se passa rien. On essayait tant bien que mal de s’en sortir, la grand-mère, la tante, la mère et le petit garçon. Comme des millions d’autres Allemands. Et on ne s’en sortait ni mieux ni moins bien.
A Hindelang, Wolf-Rüdiger Hess était appelé « Buz » par tout le monde. Et les fils de paysans et d’artisans qui étaient assis sur les bancs de l’école à côté de lui se fichaient de savoir qu’il était le fils d’un célèbre nazi. Buz jouait au foot et il skiait diablement bien. A Hindelang, cela suffisait largement.

p100
Bormann dit que son destin a été moins dur que celui de Wolf-Rüdiger Hess, par exemple. « Mon père était parti, pour toujours. Ainsi, j’ai pu mieux prendre mes distances. » Il raconte qu’un jour il a reçu un appel de Gudrun Himmler, la fille de Himmler. Elle était en colère et lui demanda, en hurlant dans l’écouteur, comment il avait pu faire cela, parler si mal de l’époque. Bormann essaya de lui expliquer que le père et les crimes du père étaient deux choses différentes. Elle ne l’a pas compris. « Je pense qu’elle n’est pas encore prête ».

p173
La série d’articles intitulée « Puisque tu portes mon nom » se termina en 1960. La partie sur Edda Göring s’achève sur un constat inouï : elle dit que le nom de Göring l’a toujours servie, que cela avait été un privilège de porter ce nom en Allemagne. Elle le dit quinze ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, quatorze ans après le suicide de son père, Hermann Göring, commis quelques heures avant le moment fixé pour son exécution. Et, à l’époque, elle donne des raisons : les Allemands aimaient bien son père, d’après elle, et puis il a les bons contacts qu’il avait entretenus avec l’étranger et dont elle pouvait profiter encore plusieurs décennies après, et parfois, ajoute-t-elle, c’est ce genre de petits agréments qui rend la vie agréable, par exemple les places pour les premières du festival de Bayreuth ; la famille Wagner ne l’a pas oubliée, se réjouit-elle. (Un jour il vint aux oreilles de Wolf-Rüdiger Hess qu’on envoyait de manière presque routinière des places à Edda Göring. Il demanda alors à la famille Wagner si cela ne valait pas aussi pour lui, le fils de l’adjoint de Hitler. Bien sûr, lui répondit-on. Depuis, il reçoit lui aussi des places.)

Mais il est certes douteux qu’il fût toujours avantageux de s’appeler Edda Göring : il est frappant de voir que les enfants qui n’ont jamais pris leur distance avec leur père, comme Wolf-Rüdiger Hess ou Gudrun Himmler, déclarent aussi, jusqu’en l’an 2000, qu’ils n’ont fait que profiter de l’héritage de leur père. Il semble y avoir un rapport entre les deux phénomènes : ceux qui adorent leur père passionnément tirent de la prétendue importance et de l’ancienne gloire du père une bonne partie de leur assurance, et n’arrivent pas à reconnaître que la biographie de leur famille constitue en réalité un lourd fardeau. Quand on a construit toute sa vie sur cette vision des choses, comment pourrait-on reconnaître un tel point faible? Alors on se fabrique un monde dont les fenêtres sont si petites que le regard ne tombe que sur ce qu’on veut voir absolument, et, si possible, tous les jours.

p177
En plus, presque tous les enfants, en dehors de Martin Bormann et de Niklas Frank, se sont fabriqués leur propre image historique du père, du genre : lui n’était pas méchant, un peu trop fidèle au Führer, peut-être, mais les méchants, c’étaient les autres. Edda Göring a déclaré une fois qu’il était certes incomparablement plus difficile d’être la fille d’un Heinrich Himmler que celle d’un Hermann Göring. Et elle ajouta – ce que les autres revendiquent sans doute aussi pour leurs pères – que son père n’avait jamais été antisémite, qu’on lui avait clairement prouvé le contraire. Il avait été très gentil, par exemple, avec tel ou tel Juif…

p196
Klaus Von Schirach est avocat. L’entretien commence, et il sourit à la fois gentiment et un peu ironiquement. C’est un sourire censé créer une distance, surtout. Il dit : « Je vous donne un tuyau : écrivez quelque chose sur les histoires qui ont été publiées sur nous autres enfants de nazis dans les médias. Là, vous apprendrez quelque chose sur cette société, sur le journalisme. Ce sera instructif. Là, vous tenez un sujet. »
[…]
« Nous autres enfants de nazis sommes parfaitement inintéressants. Il n’y a que ce que les autres ont toujours voulu voir dans nos vies. Nous-mêmes, nous n’avons pas beaucoup d’intérêt. »
De quoi veut-il parler quand il dit : « Là, vous apprendrez quelque chose sur cette société »? Evidemment, il fait allusion au voyeurisme qui la caractérise. Tiens, regarde, voilà le fils de Schirach, ce grand nazi. Qu’est-ce que tu en penses : crois-tu qu’il a souffert d’avoir un père pareil? Ou : Je me demande s’il serait devenu nazi lui-même, ne dit-on pas : tel père, tel fils?

Informations pratiques
Car tu portes mon nom, Walter et Norbert Lebert
Editions Plon, 2002

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