Lecture : Collaboration Horizontale

Collaboration Horizontale. C’est l’expression employée après guerre pour désigner les liaisons entre soldats allemands et femmes françaises. Comme si entretenir une relation sentimentale ou charnelle avec l’ennemi équivalait à une trahison au même titre que travailler pour lui.
Pourtant, comme aurait dit Arletty à qui on demandait des comptes sur sa liaison avec un bel officier teuton, « Mon coeur est français mais mon cul est international ».
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Le roman graphique du même nom, sorti chez Delcourt, raconte l’histoire des habitants d’un immeuble parisien pendant l’Occupation. Enfin, majoritairement des habitantes : la plupart des hommes français sont au front ou prisonniers, comme Raymond, le mari de Rose. Ne restent que les infirmes, comme Camille, ancien soldat qui a perdu la vue au combat, les enfants, comme Lucien le fils de Rose, et quelques privilégiés comme Léon, le mari de Judith, policier.
Pour les femmes, il faut continuer à subsister, à travailler, à vivre. Et parfois, l’amour survient alors qu’on ne l’attend pas. Pour Rose, l’infirmière, c’est en essayant de détourner l’attention de Mark de la famille juive qui se cache dans le grenier. Ce jeune officier allemand a choisi le renseignement pour éviter de tuer des gens, et a réussi, au moins, à éviter de se laisser gagner par la haine présente dans sa famille.
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On suit aussi les histoires des autres personnages féminins : Andrée la concierge aux idées d son époque, Henriette, la vieille dame qui voit tout, Joséphine, la jolie blonde qui chante dans un cabaret et fait des ménages pour Henriette, Simone, la fille d’Andrée à la coupe garçonne, Judith, la mère au foyer, Sarah la juive qui se cache avec son fils dans le grenier, avec la complicité de toutes les autres…
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C’est par le Facebook de la librairie La Dimension Fantastique que j’ai appris la sortie de cette BD, car ils organisaient une dédicace en présence des deux auteurs à cette occasion (oui je suis très en retard pour l’article…).
J’ai plusieurs fois parlé ici de mes lectures sur la période et cet aspect en particulier, les enfants de la guerre en particulier, et les couples, pour la plupart éphémères, de la guerre. J’ai donc sauté sur l’occasion.
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Navie, la scénariste, n’est pas que la co-présentatrice de L’Émifion (Madmoizelle.com sur Youtube) avec la déjantée Sophie-Marie Larrouy. Elle a un doctorat en Histoire, spécialisée sur le Fascisme. Son mémoire de dernière année portait sur la collaboration horizontale. C’est au détour d’une conversation avec son éditrice sur son parcours que celle-ci lui a suggéré d’écrire sur le sujet. Carole Maurel, la dessinatrice, faisait partie des illustrateurs qui lui ont été suggérés par la maison d’édition, et elle a tout de suite adhéré à son style, alors que le grand succès de Carole, L’Apocalypse selon Magda, n’était pas encore sorti.
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Bien que les dessins semblent faits à l’aquarelle, ils ont pour l’essentiel été réalisés sur ordinateur. Les textures créées par Carole Maurel permettent de restituer un « grain » qui nous renvoie bien à l’époque. En résumé, un roman graphique qui résume toute une époque et plusieurs portraits, de femmes surtout, d’hommes aussi.

Post-scriptum : documentaire sur les forteresses de l’Atlantique à voir en replay

RMC Découverte a diffusé récemment un passionnant documentaire sur les forteresses de l’Atlantique voulues par Hitler, qui sont restées des poches d’occupation Allemande durant plusieurs mois après le débarquement. Parmi elles, Royan, la Rochelle, Saint-Nazaire…

J’en avais parlé à l’occasion de la lecture du livre consacré à deux acteurs de cette occupation : le capitaine de frégate Hubert Meyer de la marine française et l’amiral Ernst Schirlitz, de la marine allemande, en charge de la poche de la Rochelle.

Vous pouvez voir ce documentaire jusqu’au samedi 27 mai en replay sur le site de la chaîne. Olivier Lebleu et Robert Kalbach, co-auteurs du livre, font d’ailleurs partie des spécialistes interrogés dans ce documentaire, qui donne aussi la parole à des témoins, membres des FFI ou « empochés » à l’époque.

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Exposition : Art Liberté : du Mur de Berlin au Street Art (et à la Gare de l’Est)

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Du 15 avril au 8 juillet, un tas de gravats crée sensation sur le parvis de la Gare de l’Est. Les supports de ces peintures sont des pans du mur de Berlin, conservés à l’époque par Sylvestre Verger.

Dscreet - Between US

Dscreet – Between US

L’exposition rend hommage aux artistes qui, du temps de la Guerre Froide, bravaient les soldats pour peindre leurs messages sur le mur qui coupait en deux Berlin. Les oeuvres étaient alors rapidement recouvertes par les autorités, seul leur souvenir et quelques photos survivent.

Faith47 - Victory

Faith47 – Victory

L’opération s’inscrit dans le cadre d’une commémoration des 25 ans de la chute du mur de Berlin organisée par la SNCF. En fait également partie un mur Art Liberté, situé rue d’Alsace, entre la Gare du Nord et la Gare de l’Est.
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Lecture : Meyer et Schirlitz : les meilleurs ennemis – la Rochelle septembre 1944 – mai 1945

Si vous passez en Charente Maritime, vous pourrez vous étonner, entre autres, de la disparité architecturale entre des villes qui pourraient être similaires, comme Royan et la Rochelle. D’un côté, la Rochelle, forteresse de pierre aux trois tours médiévales, témoins du passé, au centre historique plutôt bien conservé.

La Coursive, le théâtre de la Rochelle

La Coursive, le théâtre de la Rochelle

De l’autre, Royan, plus récente certes, mais dont l’architecture essentiellement post-guerre de 40 manque singulièrement de charme et de bâtiments historiques, en dehors de la « croisette » locale – la Côte d’Argent, bien nommée, et la Côte de Beauté, qui l’est tout autant. Pourtant, au début du siècle dernier, c’était la destination balnéaire par excellence de la noblesse et de la grande bourgeoisie. Sarah Bernhardt, Cléo de Mérode et bien d’autres se sont produites dans son Casino, à l’époque (détruit par l’armée allemande au début de l’Occupation).

L’une des raisons s’en trouve expliquée dans ce livre, qui décrit comment la Rochelle doit, sans doute, sa sauvegarde durant la Seconde Guerre Mondiale aux efforts conjoints de deux hommes, l’un dans la marine française, le capitaine de frégate Hubert Meyer, et l’autre dans la Marine allemande, l’amiral Ernst Schirlitz.

meyer schirlitz
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Bien avant Tomkat et Brangelina, il y eut Cleopold : Cléo de Mérode, muse de la Belle Epoque

C’est un nom étrange que j’ai croisé à plusieurs reprises dans des musées et des expositions, dont au moins deux fois en 2014. En avril au musée Galliera pour l’exposition Papier Glacé : Condé Nast, parmi les photos réalisées pour les magazines du consortium éditeur de Vogue, il y avait également des tenues issues des collections du musée – dédié à l’histoire de la mode. Parmi eux, un étonnant couvre-chef de plumes noires, dont la légende indiquait « Porté par Cléo de Mérode à 16 ans ». Vu l’extravagance de la coiffe, l’époque et l’âge indiqué, je me doutais qu’au contraire des autres tenues, il ne devait pas s’agir d’un accessoire de gala de la noblesse, en dépit du nom à particule.

Peu de temps après, l’exposition Paris 1900 (chroniquée sur ce blog) apporta un début de réponse à mes questions avant que je n’ai eu le temps de creuser. Dans la salle consacrée au Paris de la nuit, figuraient plusieurs photos de Cléo de Mérode, ainsi qu’une belle statue de nu sculptée par Falguière, dont le visage est celui de la danseuse. A l’époque, la statue fit scandale, car on pensa que le corps également avait été moulé d’après nature, à une époque où seules les « femmes de mauvaise vie » posaient nues. Les dénégations énergiques de Cléo de Mérode n’y changèrent rien.

Cléo par Falguière

Cléo par Falguière

Cette fois, ma curiosité m’incita à me renseigner après l’exposition. C’est là que j’adresse mes remerciements à la personne qui a inventé les bibliothèques municipales, et au personnel de celles de Paris. Car je ne sais pas si j’aurais facilement trouvé ailleurs l’autobiographie de Cléo de Mérode, « Le ballet de ma vie », parue en 1959 et dont la dernière édition date de 1985. Ca date. L’écriture aussi, d’ailleurs, ce qui lui confère le charme suranné d’une époque où l’on aimait les belles lettres. Mais certains aspects sont étonnamment actuels, ou plus exactement, il peut être surprenant de découvrir que notre époque des médias rois n’a rien inventé. Christian Corvisier, dans son livre « Cléo de Mérode et la photographie : La première icône moderne », met en avant la situation de celle-ci comme étant l’une des premières à avoir utilisé son image, et l’invention toute récente de la photographie, pour décupler son succès.

La coiffure "à bandeaux" sur les oreilles de Cléo a été beaucoup copiée à l'époque

La coiffure « à bandeaux » sur les oreilles de Cléo a été beaucoup copiée à l’époque


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Insolite! Le petit-fils d’un commandant d’Auschwitz rencontre une survivante du camp : la suite va vous surprendre! Les nazis le détestent

Rainer Höss est l’un des petits-fils de Rudolf Höss, premier commandant du camp d’Auschwitz. A ne pas confondre avec Rudolf Hess, le dirigeant nazi qui était parti en Ecosse en 1941, officiellement pour proposer un traité de paix à la Grande-Bretagne. La vie de Rudolf Höss a été reconstituée sous forme romancée par Robert Merle dans « La Mort est mon métier », lecture que je vous recommande également (mais pas si vous êtes dans une période dépressive, parce que ce n’est pas bon pour le moral…).
Eva Mozes Kor est l’une des survivantes du camp, une des jumelles ayant subi des expériences délétères de Mengele.
En 2013, Rainer Höss, qui renie publiquement son grand-père et l’attitude de sa famille vis-à-vis de ses crimes, a pris contact avec elle et lui a demandé de devenir sa grand-mère adoptive. Ce qu’elle a fait, après l’avoir rencontré. Article complet en anglais dans VICE. Résumé en français sur Atlantico (site canadien).

Dans le même thème, une des filles de Rudolf Höss a raconté ses souvenirs au Washington Post (résumé en français ici).

(pour l’accroche sensationnaliste de mon titre, je les déteste et c’est sans doute le sujet le moins approprié pour en blaguer, mais justement… Pour une fois que l’info est réellement surprenante et grave, c’était le meilleur moyen de s’en moquer! En plus, ce blog me sert à l’occasion d’expérimentation « level café du commerce » sur la médiatisation et les réseaux sociaux. On verra si cet article est plus vu que tous ceux que j’ai consacrés aux enfants de la guerre).

Lecture : Enfants de la guerre (4e partie) : Car tu portes mon nom, de Walter et Norbert Lebert

Pour poursuivre ce tour d’horizon, on boucle avec les enfants de bourreaux de l’autre côté de la frontière :
Car tu portes mon nom, Walter et Norbert Lebert. Entretiens avec des enfants de dirigeants nazis, en 1959 et 1999, par un père et fils journalistes.

Car tu portes mon nom

Walter Lebert était journaliste au Bildzeitung, entre autres. Une quinzaine d’années après la guerre, il avait réalisé une série de portraits – entretiens avec une douzaine de fils et filles de dirigeants nazis -. Bambins à l’époque du Reich, ils étaient inconscients pour la plupart des activités de leurs pères devenus tristement célèbres. Hitler était le parrain ou l’oncle affectueux. Walter Lebert voulait savoir comment ils vivaient cet héritage : se sentaient-ils coupables? Aimaient-ils encore ce père, maintenant qu’ils savaient?

Après la mort de W. Lebert, son fils Norbert, journaliste lui aussi, a lu ses portraits. Il est reparti à la recherche de ces personnes, quarante ans après. Avaient-ils réussi à se libérer de l’ombre de leur père? Qu’avaient-ils fait de leur vie : suivi ses traces ou au contraire fui son exemple?

Gudrun Himmler, elle, continue sans doute d’idolâtrer son père, comme quand Lebert père l’avait rencontrée. Elle a refusé toute autre interview depuis. Discrète, elle cache son ascendance, mais soutient Stille Hilfe (« aide discrète »), une association d’aide aux anciens nazis.

Wölf-Rudiger Hess a passé sa vie d’adulte à essayer de faire libérer son père, Rudolf Hess, de la prison de Spandau. Il est convaincu que son père avait raison et que les alliés l’ont assassiné pour l’empêcher de parler. Il l’a essentiellement connu au travers d’une centaine de visites à la prison et d’une lettre tous les 28 jours.

A l’inverse d’eux, l’un des fils de Martin Bormann, nommé comme lui, est devenu missionnaire et a rejeté en bloc l’idéologie, alors qu’il avait été élevé dans le pensionnat national-socialiste Matrei, dans le rejet de la religion. Il a trouvé une certaine paix en séparant, comme il le dit, le père des crimes du père.

Niklas Frank, l’un des fils de Hans Frank, a écrit un livre dans les années 60 pour dire sa haine du père. Cela lui avait valu bien des critiques, car il est entendu qu’on ne doit pas traîner ses parents dans la boue, fussent-ils des meurtriers de masse.

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Lecture : Enfants de la guerre (3e partie) : Naître ennemi, de Fabrice Virgili

L’historien Fabrice Virgili a consacré plusieurs livres à la Seconde Guerre Mondiale, en particulier sous l’angle des femmes dans la guerre. Dans Naître Ennemi, il fait le tour d’un sujet qui en découle : les enfants franco-allemands nés de liaisons durant la guerre. D’un côté de la frontière, sous l’Occupation, les troupes allemandes s’installant pour de longs mois cherchent à nouer des liens. De l’autre, les Français travailleurs volontaires ou réquisitionnés, et même les prisonniers de guerre appelés à travailler aux côtés des Allemandes, les Allemands ayant été enrôlés et envoyés au loin. Sur ceux-là, il y a moins de données chiffrées, car la clandestinité forcée les faisait échapper au recensement.

Naître ennemi de Fabrice Virgili

De part et d’autre, les relations étaient mal vues, voire interdites dans le cas de femmes mariées dont l’époux était sur le front pour défendre le pays, ou dans le cas des prisonniers de guerre. Ou encore, pour les Allemands, si la maîtresse ne répondait pas aux stricts critères d’exigence raciale du Reich. De relations brèves et vénales pour améliorer le quotidien en temps de rationnement, aux histoires d’amour que les amants tenteront d’officialiser jusqu’après la fin du conflit, tous les cas de figure co-existent.

Il n’y a pas qu’une histoire d’enfant franco-allemand. Après la naissance (pour ceux qui n’auront pas été supprimés avant), certains sont adoptés par une tante ou une grand-mère pour que le mari rentrant de guerre ne découvre pas l’infidélité de sa femme. D’autres sont rejetés parce qu’ils font de la mère une fille-mère ou rappellent son « péché » dans une société encore très patriarcale. Si les mères françaises ont été dénoncées pour « collaboration horizontale » et accusées d’aide aux nazis, l’épuration de la Libération les éloigne durablement de leur enfant.

Dans ce climat, très rares sont ceux qui sauront d’emblée que leur père venait de l’autre côté de la frontière, ou l’apprendront dans la cour d’école en se faisant traiter d’enfant de Boche. Les mères leur taisent l’histoire de leur naissance, par peur du jugement, pudeur, déni.

Ce qui ressort notamment de ce livre, c’est que lorsqu’un premier documentaire a abordé le sujet à la télévision (« Enfants de Boche »), ces enfants devenus quinquagénaires se sont enfin sentis autorisés à exister et à raconter leur histoire, à chercher les réponses qu’on leur avait cachées.

Pour cela, ils peuvent maintenant compter sur le concours d’administrations plus habituées et enclines à leur répondre. Et à des associations franco-allemandes, comme l’ANEG (Association Nationale des Enfants de la Guerre) ou Coeurs sans Frontières.

Informations pratiques
Naître ennemi, de Fabrice Virgili
Editions Payot (réédition en Petite Bibliothèque Payot en janvier 2014)

Autres ressources :
« Mon père s’appelait Werner », documentaire audio de Delphine Simon.

« Enfants de Boche », documentaire vidéo de Christophe Weber et d’Olivier Truc.

Lecture : Enfants de la guerre (2) : Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits, de Boris Thiolay

(Première partie ici)

Autre document en contrepoint, autre deuxième génération ayant eu du mal à surmonter le poids d’un passé dont ils n’étaient pas responsables : Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits, de Boris Thiolay.

Lebensborn de Boris Thiolay

Les Lebensborn, « fontaines de vie », étaient des maternités – pouponnières gérées par une organisation du même nom, créée dans le secret par Himmler dans le but de doter le 3e Reich d’une future armée de soldats aryens. Ces établissements accueillaient donc les femmes de membres de la SS, ainsi que nombre de jeunes femmes non mariées enceintes de soldats allemands, sous réserve qu’elles présentent elles-mêmes assez de caractères aryens.

Le secret les entourant a suscité une image d' »usines à bébés aryens ». A tort ou à raison : le sujet est finalement peu abordé dans les médias. Il n’existe à ma connaissance en français que cette enquête de Boris Thiolay sur le seul Lebensborn installé en France, à Lamorlaye, et celui qui fut en activité en Belgique, au château de Wégimont.

La guerre étant un environnement propice aux rencontres éphémères, l’incertitude de l’avenir pousse les gens à profiter du présent. Et il était recommandé aux soldats nazis de faire un maximum d’enfants (avec des femmes aux gènes « acceptables ») pour propager le sang aryen et renforcer l’Allemagne. L’idée des Lebensborn était entre autres de sauver les enfants de filles-mères qui, sinon, risquaient d’avorter ou d’abandonner leurs enfants. Les Lebensborn les accueillaient, les nourrissaient, et leur permettaient soit de garder l’enfant, soit de le laisser sur place où il pourrait être adopté par une famille aryenne. Ils ont aussi voulu germaniser les enfants jugés acceptables racialement, issus d’unions entre des allemands et des ressortissants de peuples inférieurs mais présentant suffisamment de caractères aryens pour être assimilés – quitte à les enlever à leurs parents pour ce faire…

Par un minutieux travail d’enquête dans les archives de la Croix-Rouge et à la rencontre de certains de ces enfants, l’auteur a reconstitué la fondation et l’histoire de ces deux établissement, ainsi que celle de nombre de la centaine de petits pensionnaires. Le résultat n’a rien à voir avec les objectifs fixés par Himmler à la création du projet, en partie du fait de la tournure prise par la guerre. Durant les derniers mois, les bambins ont été laissés dans un relatif abandon, élevés en groupe. Evacués en Allemagne dans les derniers mois de la guerre, ils ont été retrouvés en état de sous-développement au niveau moteur et du langage notamment.

Rapatriés en fonction du peu d’informations disponibles et suivant la consonance du nom de leur mère, beaucoup ont été accueillis dans des orphelinats français, y compris ceux nés en Belgique. La plupart n’ont jamais revu leurs parents, certains ignorent même encore où ils sont nés. Ils ont reconstruit leurs vies dans des familles d’accueil. Que la vérité de leurs origines soit connue ou pas de leur village d’accueil, beaucoup ont été traités d’enfant de Boche. Et ceux qui ont découvert tardivement une vérité partielle ont eu un choc. Leur père était-il un simple soldat, un membre de la Croix-Rouge, ou un des tueurs de la Waffen SS? Souvent, le mystère demeure et pèse sur eux.

Boris Thiolay, Lebensborn : la fabrique des enfants parfaits : ces Français qui sont nés dans une maternité SS, Éditions Flammarion, 2012

Pour plus de détails : un article du Monde sur le documentaire inspiré par le livre de Boris Thiolay.

(à suivre…)

Lecture : Enfants de la guerre (1) : 2e génération (ce que je n’ai pas dit à mon père), Michael Kichka

A l’heure où on commémore la Première Guerre Mondiale, je me suis penchée sur les survivants et héritiers de la Seconde.

– 2e génération (ce que je n’ai pas dit à mon père), Michael Kichka, BD aux éditions Dargaud.

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J’ai commencé avec cette bande dessinée autobiographique d’un fils de déporté juif, mettant plus l’accent sur le poids que ce père a fait porter à ses enfants. Un jour où Michael, enfant, est renversé par une voiture et blessé, son père le rejoint en disant « Qu’est-ce que tu m’as fait? », ramenant le drame à lui. Chose qu’il fait systématiquement, dans le reste du récit, quand ses enfants tentent d’avoir une vie de leur côté.

Une vie… ou une mort : un jour, le frère de Michael se suicide. A la veillée, au lieu d’évoquer le souvenir de ce fils disparu, le père se met soudain à raconter ce qu’il n’avait qu’effleuré jusque là, son expérience dans les camps. Si un psy expliquera ça en disant que ce décès a réveillé en lui des souvenirs dont il a alors voulu se délivrer en les racontant, pour Michael (et moi-même par son regard), cela apparaît comme une ultime négation de ses enfants qui apparaissent comme négligeables par rapport à sa vie à lui.

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On trouvait un conflit similaire dans un grand classique, le Maus de Art Spiegelman (publié en France chez Flammarion). Là, c’est l’auteur qui a incité son propre père raconter le ghetto et Auschwitz, pour la mémoire, pour le comprendre et élucider peut-être le suicide de sa mère alors qu’il était adolescent. Son père et sa mère s’étaient connus avant la guerre, et ont réussi tous deux à survivre aux camps et à se retrouver.

Il aborde néanmoins une difficulté inattendue de l’exercice avec un interlocuteur : son père est radin et raciste à l’extrême. Il conserve le moindre clou et va dans les hôtels voisins piquer des pochettes d’allumettes pour éviter d’en payer, mais jette sans lui dire le manteau de son fils adulte qu’il juge trop élimé, l’obligeant à porter à la place une de ses vieilles vestes démodées. Le narrateur a peur de conforter les clichés négatifs sur les juifs en le dépeignant ainsi. Sa femme, goy, imputerait volontiers son avarice aux privations qu’il a subies durant la guerre, mais d’après l’auteur, tous les voisins sont des survivants de la Shoah, et seul son père se comporte ainsi. On serait donc plutôt dans le cas d’un individu dont les épreuves ont peut-être renforcé les travers, mais n’en sont pas responsables.

Constat que je me suis fait également pour 2e génération, parce que le comportement consistant à tout ramener à soi et à ses propres souffrances, au mépris de celles des autres, je l’ai observé chez des gens qui n’avaient rien vécu de comparable aux persécutions nazies. J’ai donc du mal à percevoir le cas du père de Michael Kichka comme uniquement la conséquence de la guerre, même s’il est indéniable qu’un tel traumatisme n’a rien dû arranger. Le statut de victime de leur père rend surtout plus difficile à ses enfants, comme Michael et ses frères et soeurs, de régler leurs comptes d’adulte avec lui (tuer le père comme on dit).

Le narrateur de Maus s’en est mieux tiré, en dépit du suicide de sa mère, peut-être grâce à son entreprise de faire raconter l’horreur à son père. Une façon d’exposer une fois pour toutes l’éléphant dans la pièce, de reconnaître à son père son vécu tout en se faisant sa place d’adulte (et de dessinateur de BD, statut source de discorde) à ses yeux.

(à suivre…)